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Louis-André Dorion : Université de Montréal
Il est tout à fait légitime de se demander si nous, Modernes, avons relégué dans un injuste oubli certains philosophes grecs et, si oui, pour quelles raisons ils ont été frappés d’oubli. Mais la réponse à cette question exige au préalable que l’on rappelle que le processus d’oubli était déjà à l’œuvre dans l’Antiquité même et que ses conséquences étaient alors beaucoup plus dramatiques qu’elles ne le sont aujourd’hui, puisque les différents mécanismes d’oubli entraînaient rien de moins, à terme, que la disparition pure et simple des œuvres elles-mêmes et l’oubli concomitant de leurs auteurs. Il ne faut pas non plus négliger, dans l’inventaire des raisons qui expliquent la victoire sur l’oubli, le rôle considérable joué par le support institutionnel, c’est-à-dire que les écoles philosophiques ont grandement contribué à la transmission et, partant, à la préservation des œuvres des philosophes appartenant à ces écoles. Après avoir rappelé et analysé les principales causes d’oubli qui ont sévi dès l’Antiquité, je me demanderai si, parmi les philosophes grecs qui ont survécu aux premiers mécanismes de l’oubli et qui sont parvenus jusqu’à nous, il y en a qui sont injustement relégués aux marges de notre mémoire et de l’enseignement institutionnel de la philosophie.
Afin de faire écho au thème du 88e congrès de l’Acfas, intitulé Du jamais su, la Société de philosophie du Québec invite ses membres à réfléchir aux invisibles et aux inaudibles de la philosophie. Bien que la philosophie se veuille une recherche de vérité, une quête de sagesse, on peut se questionner sur ses angles morts. Qu’est-ce qui est mis de côté dans cette quête, et pourquoi? Nous pouvons penser à la philosophie grecque qui s’échafaude sur un rejet de la mythologie afin de fonder un discours rationnel. À la philosophie médiévale, dans la lignée de l’héritage de la tradition chrétienne, qui a, de son côté, contribué à un rejet du corps et du monde ici-bas. À Kant, dans son geste de déconstruction de la métaphysique, qui a séparé ce qu’il était possible de penser de ce qu’il était possible de connaître. Ou plus près de nous, au tournant linguistique qui est venu remettre en question le langage même de la métaphysique en traquant les énoncés mal formés et sans signification réelle.
Chaque époque, chaque courant philosophique semble mettre de côté certains aspects ou certaines expériences afin de délimiter son objet de connaissance et les possibilités de connaître, reléguant ces éléments à l’invisibilité ou à l’inaudibilité. Certains de ces aspects semblent ensuite être « redécouverts » par les courants subséquents, ouvrant ainsi des débats dans l’histoire de la philosophie. S’intéresser aux invisibles et aux inaudibles pourrait se révéler une manière de penser à nouveaux frais l’histoire des débats philosophiques et la formation du canon en philosophie; une manière de réfléchir à ceux et celles qui font l’histoire et du même coup, à ceux et celles qui sont tombé.e.s dans l’oubli, aux voix marginalisées. Qu’est-ce qui se cache dans les marges de la philosophie? Y a-t-il du jamais su?
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