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Jean-Marc Narbonne
Dans son traité 9 (VI, 9), Plotin faisait remarquer que nous ne parlons pas de l’Un lui-même, que nous ne disons pas ce qu’il est en soi, mais que nous parlons à propos de l’Un et comme autour de lui. Ne pourrait-on pas dire la même chose de la musique, que nous discourons à propos de la musique, mais que nous ne disons ni ce qu’elle est, ni ce qui nous unit à elle. Se pourrait-il qu’Aristote ait des choses précieuses à nous dire sur ces deux aspects de la musique, sa nature idoine d’une part, son rapport intrinsèque à ce que nous sommes d’autre part, des choses laissées plus ou moins dans l’ombre ? C’est ce que nous entreprendrons de démontrer par une étude de certains passages de la Poétique consacrés à la musique, que nous comparerons d’une part avec l’exposé aristotélicien sur le sujet dans les Politiques, d’autre part avec quelques développements tirés de ses Problemata. Le cœur de l’exposé va consister en une lecture commentée sur la base d’une traduction inédite, de Politiques, VIII, 5, 1339 b 42-1340 b 19 (environ 3 pages de grec). En insistant sur certaines idiosyncrasies du texte, nous tenterons ensuite de montrer de quelle manière ce dernier prend ses distances par rapport aux aperçus qui se lisent dans la Poétique, mais qu’il trouve une sorte de confirmation dans les Problemata. Enfin, nous jetterons un regard sur l’écho lointain de cet enseignement, ou plutôt de cette intuition, chez Schopenhauer et chez Nietzsche.
Afin de faire écho au thème du 88e congrès de l’Acfas, intitulé Du jamais su, la Société de philosophie du Québec invite ses membres à réfléchir aux invisibles et aux inaudibles de la philosophie. Bien que la philosophie se veuille une recherche de vérité, une quête de sagesse, on peut se questionner sur ses angles morts. Qu’est-ce qui est mis de côté dans cette quête, et pourquoi? Nous pouvons penser à la philosophie grecque qui s’échafaude sur un rejet de la mythologie afin de fonder un discours rationnel. À la philosophie médiévale, dans la lignée de l’héritage de la tradition chrétienne, qui a, de son côté, contribué à un rejet du corps et du monde ici-bas. À Kant, dans son geste de déconstruction de la métaphysique, qui a séparé ce qu’il était possible de penser de ce qu’il était possible de connaître. Ou plus près de nous, au tournant linguistique qui est venu remettre en question le langage même de la métaphysique en traquant les énoncés mal formés et sans signification réelle.
Chaque époque, chaque courant philosophique semble mettre de côté certains aspects ou certaines expériences afin de délimiter son objet de connaissance et les possibilités de connaître, reléguant ces éléments à l’invisibilité ou à l’inaudibilité. Certains de ces aspects semblent ensuite être « redécouverts » par les courants subséquents, ouvrant ainsi des débats dans l’histoire de la philosophie. S’intéresser aux invisibles et aux inaudibles pourrait se révéler une manière de penser à nouveaux frais l’histoire des débats philosophiques et la formation du canon en philosophie; une manière de réfléchir à ceux et celles qui font l’histoire et du même coup, à ceux et celles qui sont tombé.e.s dans l’oubli, aux voix marginalisées. Qu’est-ce qui se cache dans les marges de la philosophie? Y a-t-il du jamais su?
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