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Xavier Brière : Université Toulouse-Jean-Jaurès
L’objectif de cet exposé est de réactualiser la philosophie du jeune Derrida à travers les trois thèmes de la visibilité, de l’audibilité et de l’historicité. À cette fin, on considère le cours Histoire et Vérité, dispensé en 1964, comme un fondement théorique important à De la Grammatologie. La proto-déconstruction de la séparation illégitime de l’histoire et de la vérité semble en effet préparer le terrain à la déconstruction de la séparation illégitime du visible et de l’audible de l’écriture. Au cœur de ces déconstructions, les effets paradoxaux de l’histoire qui doit s’écrire pour être vraie feront ressortir le concept central de trace. Ce même concept questionne en retour l’idée d’origine historique et onto-phénoménologique. Le mouvement de différenciation qui en ressort distingue le visible de l’invisible et l’audible de l’inaudible en se retirant au système de l’archi-écriture, qui ne se laisse pas comprendre dans une logique historiciste.
Afin de faire écho au thème du 88e congrès de l’Acfas, intitulé Du jamais su, la Société de philosophie du Québec invite ses membres à réfléchir aux invisibles et aux inaudibles de la philosophie. Bien que la philosophie se veuille une recherche de vérité, une quête de sagesse, on peut se questionner sur ses angles morts. Qu’est-ce qui est mis de côté dans cette quête, et pourquoi? Nous pouvons penser à la philosophie grecque qui s’échafaude sur un rejet de la mythologie afin de fonder un discours rationnel. À la philosophie médiévale, dans la lignée de l’héritage de la tradition chrétienne, qui a, de son côté, contribué à un rejet du corps et du monde ici-bas. À Kant, dans son geste de déconstruction de la métaphysique, qui a séparé ce qu’il était possible de penser de ce qu’il était possible de connaître. Ou plus près de nous, au tournant linguistique qui est venu remettre en question le langage même de la métaphysique en traquant les énoncés mal formés et sans signification réelle.
Chaque époque, chaque courant philosophique semble mettre de côté certains aspects ou certaines expériences afin de délimiter son objet de connaissance et les possibilités de connaître, reléguant ces éléments à l’invisibilité ou à l’inaudibilité. Certains de ces aspects semblent ensuite être « redécouverts » par les courants subséquents, ouvrant ainsi des débats dans l’histoire de la philosophie. S’intéresser aux invisibles et aux inaudibles pourrait se révéler une manière de penser à nouveaux frais l’histoire des débats philosophiques et la formation du canon en philosophie; une manière de réfléchir à ceux et celles qui font l’histoire et du même coup, à ceux et celles qui sont tombé.e.s dans l’oubli, aux voix marginalisées. Qu’est-ce qui se cache dans les marges de la philosophie? Y a-t-il du jamais su?