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Gabriel Côté : Université Laval
C’est par l’annonce explicite d’une confession, et donc par ce qui peut être lu comme la revendication d’une certaine transparence, que s’ouvre le chapitre « Sur des vers de Virgile ». En prenant « l’extrême congé des jeux du monde », Montaigne se livrerait à son lecteur « tout entier et tout nud ». Or, l’objet de la confession rend cette transparence extrêmement problématique : Montaigne déclare être d’une « condition singeresse et imitatrice », et s’échapper à lui-même dès qu’il fait l’effort de se saisir. Cela n’est pas sans soulever d’importantes questions quant à la possibilité de tenir un discours vrai : comment, en effet, avoir une prise sur ce qui nécessairement nous échappe? Et comment savoir si ce qu’on tient est bel et bien ce qu’on croit tenir? En un mot, la confession de Montaigne semble rendre la vérité inaccessible, et sa recherche vaine et inutile, plutôt que d’en faciliter l’accès. Or, nous voudrions suggérer que ce n’est que la véridicité des discours prétendant à une saisie directe et définitive de leur objet qui est récusée, et que la confession, tant qu’elle n’est ni simplement une autocritique, ni simplement une excuse, rend en fait possible la mise en œuvre d’un autre rapport à la vérité.
Afin de faire écho au thème du 88e congrès de l’Acfas, intitulé Du jamais su, la Société de philosophie du Québec invite ses membres à réfléchir aux invisibles et aux inaudibles de la philosophie. Bien que la philosophie se veuille une recherche de vérité, une quête de sagesse, on peut se questionner sur ses angles morts. Qu’est-ce qui est mis de côté dans cette quête, et pourquoi? Nous pouvons penser à la philosophie grecque qui s’échafaude sur un rejet de la mythologie afin de fonder un discours rationnel. À la philosophie médiévale, dans la lignée de l’héritage de la tradition chrétienne, qui a, de son côté, contribué à un rejet du corps et du monde ici-bas. À Kant, dans son geste de déconstruction de la métaphysique, qui a séparé ce qu’il était possible de penser de ce qu’il était possible de connaître. Ou plus près de nous, au tournant linguistique qui est venu remettre en question le langage même de la métaphysique en traquant les énoncés mal formés et sans signification réelle.
Chaque époque, chaque courant philosophique semble mettre de côté certains aspects ou certaines expériences afin de délimiter son objet de connaissance et les possibilités de connaître, reléguant ces éléments à l’invisibilité ou à l’inaudibilité. Certains de ces aspects semblent ensuite être « redécouverts » par les courants subséquents, ouvrant ainsi des débats dans l’histoire de la philosophie. S’intéresser aux invisibles et aux inaudibles pourrait se révéler une manière de penser à nouveaux frais l’histoire des débats philosophiques et la formation du canon en philosophie; une manière de réfléchir à ceux et celles qui font l’histoire et du même coup, à ceux et celles qui sont tombé.e.s dans l’oubli, aux voix marginalisées. Qu’est-ce qui se cache dans les marges de la philosophie? Y a-t-il du jamais su?
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