Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Nicolas Laurent-Bonne : Université Clermont Auvergne
L’histoire occupe une place théorique de premier rang dans la formation intellectuelle et le travail des juristes. Il suffit, pour s’en convaincre, d’ouvrir la plupart des ouvrages juridiques qui font de l’histoire un détour obligé du discours doctrinal. Cette autorité accordée à la recherche historique est fondée sur le postulat, théoriquement discutable, que le droit positif plonge ses racines dans un passé plus ou moins lointain.
Derrière ce consensus de façade, il existe cependant un pluralisme largement impensé dans une littérature faiblement intéressée par les questionnements épistémologiques. L’histoire du droit est en effet bien souvent manipulée par les juristes : l’idéologie préside alors à la construction d’un récit en vue de légitimer une norme juridique ou de justifier la réforme attendue. L’histoire est encore parfois commandée par la dogmatique dominante : les histoires officielles sont entonnées telle une antienne dans les introductions de manuel qui en constituent le lieu privilégié. Au fond, les juristes ne s’intéressent guère à l’histoire sans recourir à une mise en forme littéraire et narrative dont la principale finalité est de produire des normes.
Comment alors réinvestir l’histoire comme un lieu d’expression et de production du droit, sans céder aux abus de la mémoire collective et du présentisme dogmaticien ? Cette communication entend proposer quelques éléments de réponse.
Le droit est souvent abordé par ses règles, parfois même identifié à celles-ci. Pourtant, on le sait, le droit ne se trouve pas nécessairement dans les textes de loi. Aussi, si la loi est un lieu traditionnel du droit, il est juste de dire que le droit existe au-delà des règles, au-delà de la loi.
Mais quelle est donc l’étendue de cet au-delà? Où trouve-t-on le droit? Et quelle forme y prend-il? Mieux encore, que se passe-t-il quand on pense le droit à partir de ses lieux? Que se passe-t-il quand on trouve le droit là où l’on ne s’y attendait pas?
Ce colloque a pour objectif de repenser le droit à partir de lieux particuliers. La notion de lieux doit être comprise comme l’entendait Pierre Nora dans Les lieux de mémoire, c’est-à-dire « dans tous les sens du mot, de l’objet le plus matériel et concret […] à l’objet le plus abstrait et intellectuellement construit ». Il peut donc s’agir d’un monument, d’un personnage, d’une archive, d’un objet quotidien comme une table ou un ustensile, d’un conte pour enfants, d’une œuvre d’art, d’un symbole, d’un adage, d’un événement, d’une institution ou même d’une discipline. La liste est infinie.
Nous partons de l’hypothèse que s’attarder aux lieux du droit permettra aux juristes de devenir « étrangers à eux-mêmes » et ainsi de redécouvrir les lieux traditionnels du droit (la loi, la jurisprudence, la doctrine, mais également la prison et les codes vestimentaires) ou même de découvrir de nouveaux lieux, de nouvelles « archives », de nouveaux « terrains », de nouveaux « studios », de nouvelles « scènes » du droit, de nouveaux « récits » (contes pour enfants, poèmes), de nouvelles « sonorités » (musique), et de nouveaux « objets » (peinture, objets de musée).
En multipliant les lieux du droit, le droit et notre appréhension du droit prennent ainsi de nouvelles formes. Lire ne veut plus dire simplement reconnaître les mots du droit, mais redécouvrir ses multiples manifestations et ses multiples sens. Le droit ne se limite plus à la loi ou au texte, il devient nécessairement polymorphe. Sa matérialité, souvent oubliée, fait alors inévitablement surface. Cette multiplicité des formes et des matières force les juristes à remettre en question leurs présupposés, à réexaminer leurs habitudes et à s’ouvrir à de nouvelles sensibilités, à de nouvelles juridicités.
Ce colloque sera l’occasion de regrouper des chercheur·euse·s de disciplines diverses qui, chacun·e·s à leur manière, questionnent leur rapport au monde par l’intermédiaire d’artefacts juridiques. Il a pour objectif de contrecarrer les tendances réductionnistes dans la recherche et l’enseignement en droit qui isolent le droit et l’identifient aux règles en vigueur en oubliant leurs contextes et leurs textures.
Penser les lieux du droit permet de penser le droit de la manière la plus riche possible et, ainsi, d’en apprécier la disciplinarité, la scientificité, comme des gestes culturels et poétiques.
Penser les lieux du droit, c’est penser sa polyjuridicité.
Titre du colloque :
Thème du colloque :