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Amani Braa : Université de Montréal
Que ce soit par leurs implications et leurs témoignages (comme l’écriture de livre ou la création/l’implication dans des associations) ou par les accusations judiciaires (comme celles de financement du terrorisme) et médiatiques (analyses minutieuses des parcours des mères en particulier), les familles des djihadistes sont au centre de la scène. Les programmes de lutte contre la radicalisation menant à la violence et au terrorisme les incluent de plus en plus, dans des activités et des ateliers qui visent la compréhension et la prévention des phénomènes. Dans les faits, les notions de « famille » et de « parentalité », largement employées, masquent en réalité la surreprésentation des mères : elles sont la véritable cible, considérées comme responsables principales des désordres familiaux. Encore plus en particulier, dans cette couverture médiatique, ce sont les mères musulmanes racisées qui font souvent l’objet de critiques qui ciblent leur religion comme une piste de réponses pour expliquer les décisions et les choix de leurs enfants. Grace, entre autres, au concept d’intersectionnalité nous pouvons penser et cerner les variables de race, classe et genre et leur interaction dans la production et la reproduction des inégalités sociales (Collins, 2000). Cela permet d’observer que le contrôle, la surveillance, les normes familiales ou, plus en générale, l’entreprise de normalisation, vise en réalité les mères appartenant à des groupes racialisés précis (Elliott, 2013).
Depuis les années 2000, l’« intersectionnalité » a connu un succès inégalé, notamment dans les études féministes (Bilge, 2015). Alors que cette approche semble être devenue une bonne pratique pédagogique (ibid.), de plus en plus de militant‑e‑s et de chercheur‑se‑s décrient sa dépolitisation, et même son instrumentalisation : l’intersectionnalité devient une marque qui « paraît bien » (Tlostanova,2015). Cette approche se voit même de plus en plus intégrée aux politiques tant nationales qu’internationales (Collins et Bilge, 2016), en plus d’être largement mobilisée par les universitaires, les discours publics ou les organisations internationales. Ce concept et cette approche sont devenus si à la mode que l’on remet en question leur charge heuristique et leur portée critique.
Une telle visibilité des approches intersectionnelles pourrait laisser croire qu’elle s’accompagne d’un rééquilibrage des inégalités sociales multiples que cette approche veut déconstruire. Or, de nombreux travaux démontrent au contraire que les rapports de pouvoir perdurent et se renouvellent, sans compter que la pandémie actuelle a été accompagnée d’un durcissement de ces inégalités touchant notamment différemment des groupes moins privilégiés et plus vulnérables (Froidevaux-Metterie, 2020).
L’année dernière, notre panel s’était concentré sur les approches genrées/féministes. Cette année, nous proposons une rencontre autour de l’engouement quant à l’intersectionnalité. Nous l’articulerons autour de plusieurs axes de réflexion, allant des enjeux liés à l’instrumentalisation de ces approches, aux « interstices » qui n’ont pas ou qui ont peu fait l’objet d’une analyse tenant réellement compte d’une hétérogénéité des expériences d’oppression. Quels sont ces interstices et comment leur analyse fait-elle apparaître des réalités sociales jusqu’ici restées dans l’ombre? L’instrumentalisation de ce concept parfois de manière apolitique ne participerait-elle pas à dissimuler les dynamiques inégalitaires plurielles constitutives des rapports de pouvoir? Autant de questions que nous aborderons entre chercheur‑se‑s issu‑e‑s d’horizons divers.
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