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Nicolas Sallée : Université de Montréal
Dans les années 2010, au Canada et au Québec comme dans de nombreux autres pays occidentaux, divers parents (Pullen-Sansfaçon et al., 2015) et/ou chercheurs (Manning & al., 2015) se sont mobilisés pour rendre visible les enjeux qui entourent la non-conformité de genre durant l’enfance. Le débat public s’est alors principalement structuré, avec une intensité de controverses variables selon les pays, autour de la catégorie « d’enfance transgenre ». En prenant pour exemple le cas québécois, je discuterai d’abord des manières dont les frontières de la catégorie ont été dessinées à la jonction des champs politique, médiatique et clinique, laissant dans l’ombre la question des rapports sociaux de genre qu’elle a paradoxalement contribué à invisibiliser. Je reviendrai ensuite sur l’histoire des savoirs cliniques sur la non-conformité de genre durant l’enfance, en remontant aux controverses qui ont entouré la figure des garçons efféminés, des travaux pionniers de Richard Green sur les « sissy boys » (Money & Green; 1960, Green, 1987) jusqu’à leur contestation dans les années 1990 (Corbett, 1993, 1996, 1999; Ehrensaft, 2007). Sans mettre en cause la légitimité de la catégorie « d’enfance transgenre », je soulignerai alors l’importance d’en ouvrir la « boite noire » pour inscrire la question de la non-conformité de genre durant l’enfance dans une réflexion plus transversale sur les normes constitutives des masculinités et des féminités enfantines.
Depuis quelques décennies, nos connaissances sur le développement des enfants se sont enrichies et accélérées grâce aux grandes enquêtes longitudinales, aux avancées statistiques, qui ont permis de traiter ces grands ensembles de données, et aux disciplines psychosociales qui se sont emparées de cette expertise. Au-delà des bénéfices clairs pour le bien-être des enfants, ces connaissances ont aussi renforcé l’attention dédiée à leur développement et intensifié les observations à leurs égards, autant par les familles, l’école, les médecins et les experts psychosociaux. Les besoins physiques, psychologiques et cognitifs des enfants sont constamment scrutés, et leur déviance à une normalité statistique est désormais perçue comme alarmante. Parallèlement, le développement de leur plein potentiel est devenu l’objectif à atteindre alors que la prévention se fait prédictive pour contrer toute conséquence nuisible qui pourrait potentiellement survenir.
Dans ce contexte, tout un vocabulaire s’est développé autour des enfants dits « à risque », « en difficulté », « vulnérables », « avec un trouble ou un déficit ». Mais à trop regarder les enfants, surtout leur développement et leur cerveau, peut-on aussi contribuer à des effets délétères? Des indices montrent que les regards sur l’enfance sont de plus en plus déterministes, que les frontières entre difficultés et troubles s’amincissent, que davantage de comportements, d’attitudes et d’expériences deviennent médicalisés avec toutes les conséquences que cela peut apporter tant pour les enfants eux-mêmes que pour les familles et la société dans son ensemble.
Nous suggérons donc de réfléchir de manière critique au regard dominant que la société actuelle pose sur les enfants, et ce, à partir d’une diversité de points de vue et de situations. Il nous semble aussi nécessaire d’aborder la médicalisation et les processus qui s’y rattachent afin de pouvoir documenter le problème pour éventuellement proposer des pistes de solution.
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