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Alexandre Jouhanneau : Université d'Ottawa
Dans le cadre d’une étude exploratoire menée en France, j’ai voulu mieux comprendre comment les six anciens détenus que j’ai interrogés m’ont témoigné de leur expérience carcérale. Pour cela, j’ai montré que les émotions ont joué un rôle souvent essentiel dans la construction des souvenirs du passé carcéral, tel qu’il se donne à voir dans le cadre d’un long entretien biographique. Pour restituer empiriquement ce phénomène, il m’a fallu mettre au jour aussi bien la part intentionnelle de ces souvenirs, et des émotions qu’ils suscitent, que la part sociale de cette « mémoire autobiographique » (Berntsen & Rubin, 2012), en m’intéressant notamment à leurs multiples temporalités. Ce que m’a permis d’entrevoir cette analyse exploratoire, c’est qu’avec cette forme de « mémoire », quand elle rend compte de « souvenirs emprisonnés », l’analyste est confronté à un type de « traduction » ayant sa propre morphologie sociale ainsi que différentes grammaires d’expression, tout autant mémorielles qu’émotionnelles. En conséquence, afin d’avoir une idée plus précise sur ce qui « reste » de la prison pour les ex-détenus, dans la temporalité « post-carcérale », il semble tout à fait utile de s’intéresser à leur « travail émotionnel » (Hochschild, 1979), quand ils témoignent de leur expérience carcérale, par le biais d’une ou plusieurs « grammaires mémorielles », d’autant que ces dernières pourraient être, en partie, le produit d’« effets de cadrage », tout comme les émotions (Déchaux, 2015).
Ce colloque vise à penser les nouvelles méthodologies et les nouvelles écritures susceptibles de rendre compte de la dimension émotionnelle de la vie sociale. Nous proposons ici d’interroger les enjeux méthodologiques et épistémologiques que soulèvent la prise en compte et l’analyse des émotions en sciences sociales. Nous examinerons en particulier comment cette dimension du sensible se pose concrètement dans les recherches (depuis leurs conceptions problématiques et méthodologiques jusqu’à la diffusion des savoirs produits) et ce qu’elle induit sur nos manières de connaître.
Si la prise en considération de nos émotions dans les activités d’enquête est souvent appréhendée comme un enjeu de connaissance, elle semble aussi à l’origine d’un véritable renouvellement de nos méthodologies à travers des expérimentations, de nouvelles formes d’enquête et d’écriture, ouvertes et imaginatives (nouvelles narrations sociologiques, récits audiovisuels ou sonores, récits graphiques, performance, etc.). Nous tenterons ici d’objectiver cette emprise du sensible dans les recherches grâce à l’examen de ses mises en jeu et en forme, tout en interrogeant leurs effets sur le façonnement des sciences sociales.
Titre du colloque :