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Saliou Ngom : Institut fondamental d'Afrique Noire
Au cours des années 1980, l’un des enjeux scientifiques de la théorisation du concept de genre était la question de son articulation à un ensemble de rapports sociaux plus généraux. Son utilisation avait pour ambition scientifique de suggérer « une histoire qui placerait les femmes à l’intérieur d’un ensemble de relations sociales, politiques et culturelles plus vaste. L’émergence de cette tendance doit beaucoup à Joann Scott selon qui le genre serait « une catégorie d’identité́ élaborée à travers le discours et au nom du pouvoir ». Le genre, comme catégorie d’analyse, avait vocation à analyser les rapports sociaux comme une construction sociale, au même titre que l’hétérosexualité́ ou la classe qui produisent des rapports de domination et de hiérarchisation.
Mais ce concept, tel que théorisé́ dans les milieux académiques, ne fait autorité́ ni dans les institutions internationales, encore moins au sein des divers mouvements féministes/ de femmes. Cette diversité est encore plus marquée sur le continent africain, y compris dans la littérature scientifique, avec l’émergence de l’intersectionnalité et des féminismes postcoloniaux et islamiques. Cette ambivalence du concept, la diversité des contenus qui lui sont attribués ainsi que sa faible distinction avec les approches militantes (féminismes) questionnent la pertinence de ce qu’il est communément convenu d’appeler les « études féministes » ou de genre. À ces considérations scientifiques et militantes, s’ajoutent des considérations d’ordres religieux et culturel qui renforcent les dynamiques anti-genre dans le contexte sénégalais, y compris dans le champ académique.
En partant de ces diverses considérations (épistémologique, religieuse, culturelle et militant), notre contribution propose une analyse critique des articulations entre postures militantes, postures scientifiques et réticences culturelles. Elle interroge ainsi la difficile institutionnalisation académiques des études féministes/ de genre et leur capacité/autonomie à rendre compte des rapports sociaux de sexes, dans une telle configuration. Après avoir fait état des travaux sur le genre et les études féministes dans le contexte sénégalais (section 1), notre proposition analysera leurs réceptions controversées dans les milieux académiques remettant en cause leur institutionnalisation. Autrement dit, jusqu’à quel point les études féministes/de genre bénéficient d’une reconnaissance institutionnelle et sociale (les deux étant liées) dans le contexte sénégalais ?
La notion de genre est devenue omniprésente dans la recherche sur le développement en Afrique (Treillet, 2008). Toutefois, la prégnance des partenaires internationaux dans ces recherches semble avoir affaibli son potentiel transformateur des relations de pouvoir inégalitaires dans les sociétés africaines (Parpart, 2014). En effet, le genre semble avoir été instrumentalisé pour pallier la résistance au concept de féminisme en Afrique. Or, cette résistance n’est pas synonyme d’un rejet de l’idéologie féministe entendue comme une critique des rapports sociaux de genre, mais comme une distanciation avec le féminisme en tant que « cadre universaliste de mobilisation » (Latourès, 2009, p. 144). De plus, ce refus provient de chercheur·se·s d’Afrique qui cherchent à s’approprier la lecture de leur propre réalité (Touré, 2002).
Sur le plan heuristique, il serait donc important de se demander à quelles réalités nous faisons référence quand nous parlons du genre en Afrique ? Quel est le sujet politique de la recherche sur le genre en Afrique ? Pouvons-nous affirmer que recherche féministe et recherche sur le genre sont interchangeables ?
Nous aimerions en débattre au regard des résistances que génère la question du féminisme en Afrique (Dieng, 2021). Il s’agira plus spécifiquement de poser la question des enjeux qu’une recherche sur le genre pose, notamment dans le processus de construction de la connaissance. Ces enjeux de plusieurs ordres se situent à l’intersection des inégalités de genre au sein du monde universitaire, la prégnance des agences de développement, mais aussi la division internationale du travail scientifique (Direnberger et Doubogan, 2022). S’agissant de la division internationale du travail scientifique, il serait intéressant d’interroger l’hégémonie des enjeux que constitue la non-interrogation d’un certain nombre de chercheur·se·s du Nord concernant les relations de pouvoir — rapports sociaux de race qui se juxtaposent aux rapports de genre — dans les espaces universitaires et les recherches sur le genre.
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