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Cristina Petras : Faculté des Lettres, Université Alexandru Ioan Cuza Iasi
Si, comme il ressort des recherches faites dans le corpus d’internet French Web 2020, les phraséologismes pragmatiques comme de fait (‘comme on s’attendait’) et comme de raison ‘comme il est juste, normal, comme il convient (de procéder dans un cas précis)’ se retrouvent dans les différentes variétés régionales de français (de France, de Belgique, du Canada), ils semblent plus fréquents en français nord-américain. Dans les corpus de récits ils interviennent pour marquer différents moments dans le déroulement narratif, prenant des valeurs métatextuelles (comme de fait ‘comme on s’attendait, vu le déroulement de l’histoire jusqu’ici’ ; avec comme de raison, il s’agit d’en venir au constat du bien-fondé de l’assertion introduite par le marqueur, vu le développement antérieur).
Se situant dans une perspective à la fois diatopique et diachronique, cette intervention s’interrogera sur les mécanismes de figement et de grammaticalisation à l’œuvre dans l’émergence des marqueurs discursifs comme de fait et comme de raison. L’analyse diachronique envisagée permettra d’étudier, pour comme de fait, le rapport avec le marqueur de fait et avec l’expression comme de droit comme de fait, ainsi que le rapport de comme de raison avec les significations de raison. Eu égard aux développements convergents ou divergents dans les différentes variétés, on s’intéressera aussi aux causes des différences de dynamique de figement et de grammaticalisation.
Les phraséologismes (aussi appelés unités phraséologiques ou phrasèmes) sont des séquences :
– polylexicales, c’est-à-dire qu’elles sont formées d’au moins deux unités utilisées, avec une certaine récurrence, en contiguïté ou à proximité dans les textes (p. ex. au Québec, coûter une beurrée, en France et en Suisse, coûter bonbon, en Belgique, coûter un os; Lamiroy et al., 2010, p. 33-34);
– préfabriquées d’un point de vue cognitif. Il y a mémorisation « connectée » des unités figurant dans leur signifiant;
– contraintes sur le plan paradigmatique. Les unités en présence ne commutent pas librement avec d’autres unités de sens proche (p. ex. : *coûter une tranche). D’autres contraintes peuvent s’ajouter, notamment d’ordre syntaxique (p. ex. : impossibilité de passiver, d’introduire une négation) et pragmatique (p. ex. : l’affiche apportez votre vin sera placée bien en vue à l’entrée d’un restaurant au Québec).
La vaste classe des phraséologismes n’est pas unifiée. À titre indicatif, Iordanskaja et Mel’čuk (2017) proposent une typologie des phrasèmes qui compte, à son extrémité inférieure, 10 sous-classes aux propriétés sémantico-pragmatiques clairement délimitées (cf. locutions fortes, semi-locutions, locutions faibles, collocations standard, collocations non standard, nominèmes, pseudo-nominèmes, termèmes, formulèmes, sentencèmes).
Le colloque est l’occasion de réfléchir aux phraséologismes, dans toute leur complexité, en établissant un lien explicite avec la problématique de la variation, de l’innovation et du changement linguistique – en français ou dans une autre langue. Cette problématique, centrale dans les annales linguistiques depuis plusieurs décennies, est demeurée dans le champ de vision périphérique des phraséologues – du moins des phraséologues spécialistes du français – à l’exception de quelques cas notables (p. ex. : Lamiroy et al., 2010 et Lamiroy, 2020 sur les expressions verbales de la francophonie; voir aussi Cahiers de lexicologie, no 116, 2020).
Titre du colloque :