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Irina Ghidali : Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
Cette communication propose une analyse d’un phraséologisme du français contemporain, observable dans les exemples suivants :
(1) Je lui insulte sa race ou pas ? (Twitter, jan. 2023)
(2) J’en connais un qui va kiffer sa race.(Twitter, juin 2021)
(3) lentretien d’embauche h-1 je stresse sa race mais j’ai mon amoureux donc ça va (non) (Twitter, déc. 2022)
(4) Oh sa race faut que je re adhère à la JC moi (Twitter, jan. 2023)
Dans la construction [V. sa race] le syntagme nominal sa race apparaît tantôt comme complément des verbes transitifs (1 et 2), tantôt comme syntagme apposé à des verbes intransitifs (3), sans pour autant modifier la valence de ces verbes. Dans les deux cas, le syntagme est complètement désémantisé et fonctionne comme un intensif. Il peut commuter avec des adverbiaux, car il est glosable par « beaucoup », « très fort ». Notre hypothèse est que la construction [V. sa race] est un point d’observation des étapes progressives de la pragmaticalisation du syntagme sa race, qui aboutit à des emplois isolés à valeur purement interjective (4). La construction relève de l’oral familier, ou de l’écrit à forte dimension orale, propre aux réseaux sociaux. Notre analyse s’appuiera sur un corpus de tweets et interrogera l’influence du processus de pragmaticalisation sur le fonctionnement syntaxique de la construction, avec une focalisation sur le rapport entre la désémantisation du syntagme nominal sa race et les limites de sa dépendance rectionnelle par rapport aux verbes.
Les phraséologismes (aussi appelés unités phraséologiques ou phrasèmes) sont des séquences :
– polylexicales, c’est-à-dire qu’elles sont formées d’au moins deux unités utilisées, avec une certaine récurrence, en contiguïté ou à proximité dans les textes (p. ex. au Québec, coûter une beurrée, en France et en Suisse, coûter bonbon, en Belgique, coûter un os; Lamiroy et al., 2010, p. 33-34);
– préfabriquées d’un point de vue cognitif. Il y a mémorisation « connectée » des unités figurant dans leur signifiant;
– contraintes sur le plan paradigmatique. Les unités en présence ne commutent pas librement avec d’autres unités de sens proche (p. ex. : *coûter une tranche). D’autres contraintes peuvent s’ajouter, notamment d’ordre syntaxique (p. ex. : impossibilité de passiver, d’introduire une négation) et pragmatique (p. ex. : l’affiche apportez votre vin sera placée bien en vue à l’entrée d’un restaurant au Québec).
La vaste classe des phraséologismes n’est pas unifiée. À titre indicatif, Iordanskaja et Mel’čuk (2017) proposent une typologie des phrasèmes qui compte, à son extrémité inférieure, 10 sous-classes aux propriétés sémantico-pragmatiques clairement délimitées (cf. locutions fortes, semi-locutions, locutions faibles, collocations standard, collocations non standard, nominèmes, pseudo-nominèmes, termèmes, formulèmes, sentencèmes).
Le colloque est l’occasion de réfléchir aux phraséologismes, dans toute leur complexité, en établissant un lien explicite avec la problématique de la variation, de l’innovation et du changement linguistique – en français ou dans une autre langue. Cette problématique, centrale dans les annales linguistiques depuis plusieurs décennies, est demeurée dans le champ de vision périphérique des phraséologues – du moins des phraséologues spécialistes du français – à l’exception de quelques cas notables (p. ex. : Lamiroy et al., 2010 et Lamiroy, 2020 sur les expressions verbales de la francophonie; voir aussi Cahiers de lexicologie, no 116, 2020).
Titre du colloque :