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Louis Rivet-Préfontaine : École normale supérieure
À Montréal, l'épicerie sans but lucratif Le Détour s’inscrit dans la mouvance contemporaine du développement d’initiatives alternatives au système capitaliste agroalimentaire. « La bouffe, c'est politique! », est-il indiqué sur son site web. Cela renvoie ici aux savoirs politiques fondant une ambition d'appropriation collective de l'alimentation : l'autogestion de l'organisme par « la communauté » du quartier populaire dans lequel elle s’est installée, Pointe-Saint-Charles.
Or, la confrontation des savoirs fondateurs aux réalités expérimentées depuis l’instigation du projet engendre des difficultés soulevant une question fondamentale pour toute initiative collective à visée transformatrice : avec qui et pour qui se constitue l’épicerie?
Par une approche de sociologie de la connaissance, la présente communication proposera des éléments de réponse par l’étude de l’agencement des relations sociales concrètes construisant cette épicerie. Par-là, l’approche propose un décentrement du regard, qui n’avait pas été réalisé jusqu’alors, du Détour vers les espaces dans lesquels l'épicerie s'inscrit, notamment la population du quartier et les autres organismes qui s’y trouvent.
La communication s’appuiera sur les résultats d’une enquête ethnographique combinant entre autres une trentaine d'entretiens approfondis et plusieurs centaines d'heures d'observation participante au Détour et dans divers organismes alimentaires et espaces du quartier.
La capacité, voire la légitimité, de notre monde à durer est mise à l’épreuve, autant par son insoutenabilité écologique que par l’ampleur de ses injustices sociales. L’importance de ces défis génère des tensions et une polarisation politiques croissantes qui interrogent le rôle des savoirs dans nos choix pour notre avenir commun. Pour construire d’autres horizons politiques pour ce XXIe siècle déjà mal engagé, quels savoirs est-il nécessaire de reconnaître, de construire, de mobiliser, et comment ?
Cette question invite d’abord à considérer les concepts mobilisés pour penser des avenirs souhaitables que l’on parle aujourd’hui de transition, de décroissance, de postdéveloppement, de buen vivir, de sobriété, de communs, de justice sociale, environnementale et épistémique, etc. Quels usages analytiques, mais aussi quelles mises en pratique militantes et organisationnelles ? Quelles oppositions et quelles articulations entre ces différents termes, mais aussi avec des contre-discours de plus en plus sonores (des utopies technocentristes à la multiplication des régimes antidémocratiques) ? Comment cela se concrétise-t-il sur et avec le territoire, notamment avec ses multiples acteurs à la recherche d’un plus grand pouvoir d’agir local ? Quels rôles pour les politiques sociales et quels nouveaux arrangements entre mouvements sociaux et citoyens, économie sociale et solidaire, philanthropie et État ? Dans quelle mesure ces débats résonnent-ils dans les milieux de travail, tant sur le plan des pratiques de gestion que des mobilisations collectives et de l’évolution de la qualité de l’emploi ? Comment cela s’opère-t-il dans la mise en organisation de la justice sociale, environnementale et épistémique ? Sous quelles formes organisationnelles et de quelles manières de s’organiser ?
Notre question exige aussi d’interroger les modes de construction des savoirs. Quel renouvellement des épistémologies face aux crises sociétales ? Quelle refondation des universités et des institutions productrices de savoir pour ouvrir de nouveaux horizons ? Quel rôle pour la société civile, notamment les personnes les plus marginalisées, dans la coconstruction des connaissances et la coproduction des actions collectives et des politiques publiques ? Quels savoirs oubliés, marginalisés ou invisibilisés à reconnaître ? Quel arbitrage entre défense de la science pour orienter décisions politiques et dérives épistocratiques (le règne des experts), aux dépens de la démocratie ?
Notre colloque sera l’occasion de travailler sur l’articulation entre l’émergence de nouveaux savoirs (ou la reconnaissance de savoirs déjà disponibles, mais invisibilisés) et la transformation sociale. Il s’agira d’interroger la contribution des savoirs à des transformations sociales, mais aussi de voir dans quelle mesure l’avènement d’un nouveau monde (sous ses paramètres sociaux, environnementaux, économiques, etc.) produit de nouveaux imaginaires, de nouvelles exigences épistémologiques ou de nouveaux outils cognitifs.
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