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Denis Le Pesant : Université Paris Nanterre
Nous empruntons à Kauffer (2019) la notion d’Acte de Langage Stéréotypé (ALS). Il s’agit de phraséologismes (cf. Legallois & Tutin, 2013) ayant typiquement la forme d’un énoncé et porteurs d’une ou de plusieurs forces illocutoires. Kauffer les distingue des pragmatèmes, ou énoncés liés (cf. Fónagy, 1977), qui ont eux aussi une force illocutoire mais signifient spécialement une routine langagière sociale ou professionnelle (Comment vas-tu ! Garde à vous !). Les ALS appartiennent, dans la classification de Tutin (2019), à la catégorie des Phrases Préfabriquées des Interactions (PPI) réactives. Kauffer (2019 : 158) soutient que « l’ALS n’est pas seulement un acte de langage ayant une valeur illocutoire, mais il peut aussi exprimer – et c’est très fréquent - un sentiment, une émotion, un état psychologique » (cf. aussi les PPI réactives « expressives et évaluatives » de Tutin (2013), par opposition aux PPI réactives « interactionnelles »). Notre propos est d’argumenter sur l’idée qu’en cas de cumul des valeurs expressives et des valeurs illocutoires interactionnelles, il faut introduire une hiérarchie : les valeurs illocutoires sont les plus essentielles ; elles doivent subsumer les autres valeurs. Par exemple les ALS Tu parles ! Tu m’en diras tant ! sont certes des expressions du sentiment d’incrédulité ; mais d’un point de vue pragmatique, ce sont d’abord, selon nous, des actes de langage d’accusation de mensonge ou au moins de reproche de manque de lucidité.
Les phraséologismes (aussi appelés unités phraséologiques ou phrasèmes) sont des séquences :
– polylexicales, c’est-à-dire qu’elles sont formées d’au moins deux unités utilisées, avec une certaine récurrence, en contiguïté ou à proximité dans les textes (p. ex. au Québec, coûter une beurrée, en France et en Suisse, coûter bonbon, en Belgique, coûter un os; Lamiroy et al., 2010, p. 33-34);
– préfabriquées d’un point de vue cognitif. Il y a mémorisation « connectée » des unités figurant dans leur signifiant;
– contraintes sur le plan paradigmatique. Les unités en présence ne commutent pas librement avec d’autres unités de sens proche (p. ex. : *coûter une tranche). D’autres contraintes peuvent s’ajouter, notamment d’ordre syntaxique (p. ex. : impossibilité de passiver, d’introduire une négation) et pragmatique (p. ex. : l’affiche apportez votre vin sera placée bien en vue à l’entrée d’un restaurant au Québec).
La vaste classe des phraséologismes n’est pas unifiée. À titre indicatif, Iordanskaja et Mel’čuk (2017) proposent une typologie des phrasèmes qui compte, à son extrémité inférieure, 10 sous-classes aux propriétés sémantico-pragmatiques clairement délimitées (cf. locutions fortes, semi-locutions, locutions faibles, collocations standard, collocations non standard, nominèmes, pseudo-nominèmes, termèmes, formulèmes, sentencèmes).
Le colloque est l’occasion de réfléchir aux phraséologismes, dans toute leur complexité, en établissant un lien explicite avec la problématique de la variation, de l’innovation et du changement linguistique – en français ou dans une autre langue. Cette problématique, centrale dans les annales linguistiques depuis plusieurs décennies, est demeurée dans le champ de vision périphérique des phraséologues – du moins des phraséologues spécialistes du français – à l’exception de quelques cas notables (p. ex. : Lamiroy et al., 2010 et Lamiroy, 2020 sur les expressions verbales de la francophonie; voir aussi Cahiers de lexicologie, no 116, 2020).
Titre du colloque :