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Emmanuel Langlois : Université de Bordeaux. Centre Emile Durkheim
Le recours au smart drugs dans le travail intellectuel et les disciplines de l’esprit n’est pas chose nouvelle mais il tend à se diffuser à toutes sortes de travailleurs et aux multiples efforts psychiques imposés par la quête de performance que le travail contemporain porte en lui : productivité, gestion de l’incertitude, adaptation à des environnements contraints, résolution de problèmes, capacité d’engagement et motivation. Le tournant de l’intensification du travail portée par les nouveaux modèles productifs déployés à partir des années 90 en particulier dans les activités de service, et plus globalement la compétition généralisée entre individus et l’impératif moral du dépassement de soi comme piliers des sociétés néolibérales, ont fait du recours au smart drugs un révélateur des évolutions du travail et des sociétés. Cependant, les frontières de ce champ de pratiques restent troubles et les normes y sont peu stabilisées entre stigmatisation et tolérance sociale, entre appel à la distinction et au conformisme, entre pratique licite et illicite, entre individualisation des épreuves au travail et mode de régulation collectif, entre naturalisation du recours et sanitarisation des risques, entre potentialisation de soi et expression du mal-être au travail, entre rétablissement des chances et accentuation des inégalités… Si la quête de performance est une motivation traditionnelle dans l’usage de drogues, la grammaire du dopage cognitif au travail reste à écrire.
De l’usage de psychostimulants à celui de microdoses de LSD, le recours à des médicaments et autres substances en vue d’améliorer l’attention, la mémoire, la concentration, l’éveil, la créativité et, plus globalement, les performances cognitives, semble constituer un phénomène de plus en plus prégnant dans les milieux de travail aujourd’hui. Cette utilisation extramédicale paraît s’imposer de plus en plus comme une solution légitime pour faire face aux paramètres de la compétition professionnelle et répondre aux exigences de productivité, d’excellence et de dépassement propres aux sociétés néolibérales. Principalement étudiée sous l’angle de la bioéthique (tricherie, dopage, etc.) et de la santé publique, l’analyse sociologique de cette transformation normative et des modalités de ce recours reste encore à parfaire. À partir de cas concrets, ce colloque vise à explorer les formes de savoirs, les représentations, valeurs et normes de performance qui sont propres à la pratique quotidienne ou ordinaire de divers métiers (par exemple, les bétabloquants chez les musiciens, les psychostimulants et nootropics dans les milieux de la finance, etc.). Entre médicaments et normes, c’est davantage sous l’angle de la banalisation et dans la « perspective de l’ordinaire » (Ogien, 2012) plutôt que du caractère sensationnaliste ou alarmiste du phénomène que nous proposons de scruter ces pratiques pour en cerner les significations sociales. Comment « devient-on » concrètement performant, au quotidien ? Comment s’engage-t-on dans la « carrière » (au sens interactionniste du terme) d’usager de smart drugs ? Quelles transformations identitaires s’opèrent dans la quête de performance et quel rôle y occupe le recours aux smart drugs ? Par l’entremise des contributions empiriques et théoriques, ce colloque permettra d’explorer en profondeur les multiples dimensions que recouvrent les notions de performance et d’identité, trop souvent tenues pour acquises dans l’analyse du phénomène.
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