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Félix Denis : FRANCE
Pour réfléchir à la question de l’optimisation des capacités cognitives, il ne faut pas considérer uniquement les pratiques, mais aussi les objets en circulation, comme ici les compléments alimentaires, et les discours qui entourent cette question. Depuis que Giurgea (1972) a forgé la catégorie des nootropiques, un marché pharmacologique des compléments alimentaires s'est développé autour de cette promesse d’optimisation par la promotion d’anciennes ou de nouvelles substances. Cette communication se concentrera sur le marché français des compléments alimentaires vendus comme nootropiques. Je montrerai d’abord comment y est mobilisée et y circule la promesse d’optimisation cognitive, en revenant sur l’assemblage argumentatif développé par ses promoteurs. Puis j’exposerai la mise en marché de cette promesse en utilisant le cas concret de deux compléments français. Le matériau utilisé provient d'une thèse de sociologie en cours qui porte sur la circulation de la promesse d’optimisation de ses capacités cognitives par différentes substances. Je me suis entretenu avec les promoteurs français des nootropiques qui sont aussi consommateurs, la DGCCRF, le service de nutrivigilance de l'ANSES. J’ai aussi analysé deux des vidéos les plus vues sur YouTube, réalisées par des promoteurs états-uniens de nootropiques ; ainsi que deux sites Web qui vendent des compléments alimentaires, au sens de la réglementation française en vigueur, sur lesquels figurent la mention nootropique.
De l’usage de psychostimulants à celui de microdoses de LSD, le recours à des médicaments et autres substances en vue d’améliorer l’attention, la mémoire, la concentration, l’éveil, la créativité et, plus globalement, les performances cognitives, semble constituer un phénomène de plus en plus prégnant dans les milieux de travail aujourd’hui. Cette utilisation extramédicale paraît s’imposer de plus en plus comme une solution légitime pour faire face aux paramètres de la compétition professionnelle et répondre aux exigences de productivité, d’excellence et de dépassement propres aux sociétés néolibérales. Principalement étudiée sous l’angle de la bioéthique (tricherie, dopage, etc.) et de la santé publique, l’analyse sociologique de cette transformation normative et des modalités de ce recours reste encore à parfaire. À partir de cas concrets, ce colloque vise à explorer les formes de savoirs, les représentations, valeurs et normes de performance qui sont propres à la pratique quotidienne ou ordinaire de divers métiers (par exemple, les bétabloquants chez les musiciens, les psychostimulants et nootropics dans les milieux de la finance, etc.). Entre médicaments et normes, c’est davantage sous l’angle de la banalisation et dans la « perspective de l’ordinaire » (Ogien, 2012) plutôt que du caractère sensationnaliste ou alarmiste du phénomène que nous proposons de scruter ces pratiques pour en cerner les significations sociales. Comment « devient-on » concrètement performant, au quotidien ? Comment s’engage-t-on dans la « carrière » (au sens interactionniste du terme) d’usager de smart drugs ? Quelles transformations identitaires s’opèrent dans la quête de performance et quel rôle y occupe le recours aux smart drugs ? Par l’entremise des contributions empiriques et théoriques, ce colloque permettra d’explorer en profondeur les multiples dimensions que recouvrent les notions de performance et d’identité, trop souvent tenues pour acquises dans l’analyse du phénomène.
Titre du colloque :