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Emmanuel Bonnet : ESC Clermont Business School
L’Anthropocène s’impose dans les sciences de gestion comme un problème global à résoudre et une injonction à agir collectivement pour éviter les effondrements en cours et à venir. Ce récit relève d’une « pensée globale », qui occulte les situations troublées. Les cadres de la recherche tendent à privilégier un schème instrumental et managérial pour « s’attaquer » aux problèmes (Ferraro et al., 2015) plutôt que de les aborder depuis les « prises de l’expérience « (Chateauraynaud et Debaz, 2017). Nous suggérons que les conventions (Boltanski et Thevenot, 1991) qui sous-tendent la science moderne expliquent cette manière de penser alors que l’enquête pragmatiste (Dewey, 1938) permettrait de renouveler nos pratiques de recherches en ouvrant de nouvelles perspectives épistémiques et politiques. L’enquête suppose de mettre en politique des sciences et de renoncer à leur finalité « pastorale » éclairant une trajectoire à suivre. Elle suppose de repeupler l’enquête pour en faire un commun des publics invisibilisés. Il s’agit de confronter les pratiques de recherche aux situations troublées, aux dissonances épistémiques, pour faire émerger d’autres pratiques et d’autres alliances : inventer des possibilités de faire-science avec et depuis l’Anthropocène.
La capacité, voire la légitimité, de notre monde à durer est mise à l’épreuve, autant par son insoutenabilité écologique que par l’ampleur de ses injustices sociales. L’importance de ces défis génère des tensions et une polarisation politiques croissantes qui interrogent le rôle des savoirs dans nos choix pour notre avenir commun. Pour construire d’autres horizons politiques pour ce XXIe siècle déjà mal engagé, quels savoirs est-il nécessaire de reconnaître, de construire, de mobiliser, et comment ?
Cette question invite d’abord à considérer les concepts mobilisés pour penser des avenirs souhaitables que l’on parle aujourd’hui de transition, de décroissance, de postdéveloppement, de buen vivir, de sobriété, de communs, de justice sociale, environnementale et épistémique, etc. Quels usages analytiques, mais aussi quelles mises en pratique militantes et organisationnelles ? Quelles oppositions et quelles articulations entre ces différents termes, mais aussi avec des contre-discours de plus en plus sonores (des utopies technocentristes à la multiplication des régimes antidémocratiques) ? Comment cela se concrétise-t-il sur et avec le territoire, notamment avec ses multiples acteurs à la recherche d’un plus grand pouvoir d’agir local ? Quels rôles pour les politiques sociales et quels nouveaux arrangements entre mouvements sociaux et citoyens, économie sociale et solidaire, philanthropie et État ? Dans quelle mesure ces débats résonnent-ils dans les milieux de travail, tant sur le plan des pratiques de gestion que des mobilisations collectives et de l’évolution de la qualité de l’emploi ? Comment cela s’opère-t-il dans la mise en organisation de la justice sociale, environnementale et épistémique ? Sous quelles formes organisationnelles et de quelles manières de s’organiser ?
Notre question exige aussi d’interroger les modes de construction des savoirs. Quel renouvellement des épistémologies face aux crises sociétales ? Quelle refondation des universités et des institutions productrices de savoir pour ouvrir de nouveaux horizons ? Quel rôle pour la société civile, notamment les personnes les plus marginalisées, dans la coconstruction des connaissances et la coproduction des actions collectives et des politiques publiques ? Quels savoirs oubliés, marginalisés ou invisibilisés à reconnaître ? Quel arbitrage entre défense de la science pour orienter décisions politiques et dérives épistocratiques (le règne des experts), aux dépens de la démocratie ?
Notre colloque sera l’occasion de travailler sur l’articulation entre l’émergence de nouveaux savoirs (ou la reconnaissance de savoirs déjà disponibles, mais invisibilisés) et la transformation sociale. Il s’agira d’interroger la contribution des savoirs à des transformations sociales, mais aussi de voir dans quelle mesure l’avènement d’un nouveau monde (sous ses paramètres sociaux, environnementaux, économiques, etc.) produit de nouveaux imaginaires, de nouvelles exigences épistémologiques ou de nouveaux outils cognitifs.
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