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Cassandre Ville : Université Laval
La présente communication explore le rôle joué par les bêtabloquants dans la définition du rapport à la performance des interprètes de musique classique et met à jour les pratiques et les normes qui entourent la consommation de ces substances dans la gestion du stress des étudiant·e·s en interprétation. L’analyse repose sur une enquête ethnographique réalisée dans une faculté de musique québécoise en 2016. Considérée comme un recours en dehors du cadre médical, la consommation de bêtabloquants fait débat au sein du milieu de la musique classique : ces substances sont à la fois perçues comme faisant l’objet d’un tabou et d’un rejet affirmé par les musicien·ne·s, et comme un remède attirant et potentiellement bénéfique pour les interprètes. Ces médicaments, consommés ou non, participent à l’élaboration de normes de performance et soulèvent des enjeux identitaires chez les musicien·ne·s. Dès lors, la question du stress est indissociable de celle de la performance, et le stress peut être abordé comme un lieu de tension entre les difficultés inhérentes à la profession et les attentes idéalistes des musicien·ne·s. Les bêtabloquants constituent un marqueur identitaire à double tranchant qui permet la performance tout autant qu’il la menace, qui permet de persévérer dans le milieu tout en remettant en question la légitimité d’une personne à y évoluer, considéré comme la preuve de son incapacité à « réussir » par « elle-même », c’est-à-dire sans assistance chimique.
De l’usage de psychostimulants à celui de microdoses de LSD, le recours à des médicaments et autres substances en vue d’améliorer l’attention, la mémoire, la concentration, l’éveil, la créativité et, plus globalement, les performances cognitives, semble constituer un phénomène de plus en plus prégnant dans les milieux de travail aujourd’hui. Cette utilisation extramédicale paraît s’imposer de plus en plus comme une solution légitime pour faire face aux paramètres de la compétition professionnelle et répondre aux exigences de productivité, d’excellence et de dépassement propres aux sociétés néolibérales. Principalement étudiée sous l’angle de la bioéthique (tricherie, dopage, etc.) et de la santé publique, l’analyse sociologique de cette transformation normative et des modalités de ce recours reste encore à parfaire. À partir de cas concrets, ce colloque vise à explorer les formes de savoirs, les représentations, valeurs et normes de performance qui sont propres à la pratique quotidienne ou ordinaire de divers métiers (par exemple, les bétabloquants chez les musiciens, les psychostimulants et nootropics dans les milieux de la finance, etc.). Entre médicaments et normes, c’est davantage sous l’angle de la banalisation et dans la « perspective de l’ordinaire » (Ogien, 2012) plutôt que du caractère sensationnaliste ou alarmiste du phénomène que nous proposons de scruter ces pratiques pour en cerner les significations sociales. Comment « devient-on » concrètement performant, au quotidien ? Comment s’engage-t-on dans la « carrière » (au sens interactionniste du terme) d’usager de smart drugs ? Quelles transformations identitaires s’opèrent dans la quête de performance et quel rôle y occupe le recours aux smart drugs ? Par l’entremise des contributions empiriques et théoriques, ce colloque permettra d’explorer en profondeur les multiples dimensions que recouvrent les notions de performance et d’identité, trop souvent tenues pour acquises dans l’analyse du phénomène.
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