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Carolyne Grimard : Université de Montréal
Dans les sociétés occidentales contemporaines, le processus d’intégration sociale des individus tourne autour de deux grandes normes sociales : avoir un domicile et avoir un travail salarié. Les personnes qui n’adhèrent pas à ces normes se retrouvent souvent en dehors des circuits normatifs de la reconnaissance sociale et des interactions socialement valorisées. Ces personnes expérimentent même parfois du mépris social. Dans ce sens, l’itinérance bouscule la conception normative de l’habiter qui se conçoit généralement comme devant être entre quatre murs, en dur, à soi, sur le long terme. Et les personnes qui expérimentent une situation d’itinérance sont perçues comme des personnes faisant un mésusage de la ville puisque l’espace extérieur n’est pas perçu comme un lieu d’occupation ou d’habitation valide, mais est plutôt perçu comme un espace de transit. Avec la spéculation immobilière et les crises du logement récurrentes, habiter les grandes villes nord-américaines pose d’énormes défis aux personnes qui sont en marge des interactions socialement valorisées. Est-il possible dans ce contexte de revoir les manières d’habiter la ville? Misant sur la notion de « chez soi » est-il possible d’étendre les possibilités de l’habiter pour y inclure des typologies inhabituelles? Cette présentation théorique vise à renverser les conceptions normatives de la domiciliation afin de promouvoir un vivre-ensemble plus inclusif.
Pour mettre fin à l’itinérance, de nombreux acteurs institutionnels et communautaires postulent que la solution passe par l’obtention d’un logement (Gaetz, Scott et Gulliver, 2013; MSSS, 2021). Or, Montréal, comme toutes les grandes villes occidentales, n’échappe pas à la pression liée à la spéculation immobilière, au manque de logement social et abordable, au tourisme de masse et aux exigences esthétiques. Cette pression a d’abord pour effet de provoquer un déplacement incessant des populations qui occupent l’espace public et qui sont jugées comme étant indésirables (Harvey, 2011; Parazelli, 2021). Cette pression a ensuite pour effet de rendre difficile la matérialisation des solutions dites idéales pour mettre fin à l’itinérance (Gaetz, Gulliver et Richter, 2014; Buchnea, Legate, McKitterick et Morton, 2021). Force est de constater que toutes les populations n’ont pas un accès égal à la ville. Les populations en situation d’itinérance sont plus que jamais cachées ou repoussées dans des quartiers ou des espaces non centraux, souvent loin des services qui leur sont dédiés (Lavigne, 2014; Loison-Leruste, 2014; Wasserman et Clair, 2010). Elles vivent également de nombreuses barrières à l’accès pour les programmes de sortie de rue, dont les places sont trop peu nombreuses et principalement accessibles aux personnes jugées comme les plus aptes à sortir d’un mode de vie à la rue (Namian, 2021; 2018). La réflexion sur l’itinérance porte ainsi très souvent sur les pratiques qui peuvent ou devraient être mises en place pour y mettre fin.
En parallèle à cette réflexion, l’itinérance est une expérience vécue quotidiennement par de nombreuses personnes. Lorsqu’on regarde l’itinérance sous le prisme d’une expérience vécue quotidiennement, un déplacement peut s’opérer dans la réflexion critique, passant de l’analyse d’éléments macrosociologiques (p. ex., les politiques sociales, des programmes, les pratiques d’intervention) à une analyse microsociale (p. ex., le bien-être, le rapport personnel à l’espace, les stratégies à mettre en place pour soutenir les besoins journaliers des personnes, leur droit à l’autodétermination). Qu’il s’agisse de circuler, occuper l’espace public ou habiter la ville de différentes manières, la réflexion ne peut se centrer exclusivement sur le fait de mettre fin à l’itinérance. C’est pourquoi nous vous invitons à contribuer à une réflexion plus large sur les gestes et les pratiques mis ou à mettre en place pour soutenir le bien-être des personnes en situation d’itinérance.
Cette journée veut donc apporter des éléments théoriques et pratiques à la question des conditions pour habiter et exister dans une ville aujourd’hui. Utilisant à la fois des exemples de campements urbains, des projets d’aménagement conçus par ou pour les personnes en situation d’itinérance ainsi que des réflexions sur les politiques et pratiques existantes, nous nourrirons la question des conditions nécessaires pour mieux « vivre-ensemble ».
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