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Sophie Cloutier : Université Saint-Paul
Si la pensée politique arendtienne fait une place importante au conflit, il importe néanmoins de qualifier ce que l’on entend par conflit. En effet, du point de vue du monde commun, tous les conflits ne se valent pas : certains seront stériles, tandis que d’autres, plus rares, seront féconds. La polarisation des discours, attestée par exemple lors de la prise du Capitole en 2022 ou dans les conflits autour des mesures sanitaires, clive la société. Notre hypothèse est que cette polarisation des positions rend les conflits stériles et atteste d’une crise du jugement qui reproduit les conditions de l’aliénation. Nous avançons que la pensée arendtienne procure les outils conceptuels pour à la fois analyser cette crise et proposer des pistes de réponse. Dans un premier temps, il s’agira de montrer que cette polarisation nuit à l’émergence du monde commun puisqu’elle repose sur un déni de validité des autres positions. Dans un deuxième temps, nous analyserons la reprise arendtienne du jugement réfléchissant kantien comme une manière d’accueillir des positions adverses dans l’exercice même du jugement. Kant voulait en effet sortir le jugement esthétique de l’alternative entre le relativisme et le dogmatisme. Pour ce faire, il fallait adopter la mentalité élargie, donc considérer une pluralité de perspectives – nous pourrions dire porter en soi le conflit. Nous conclurons en rappelant l’héritage d’Étienne Tassin sur la fécondité des conflits pour la vitalité du monde commun.
Pour Hannah Arendt, la politique repose sur le fait de la pluralité humaine, sur l’existence commune d’« êtres différents » qui, ensemble, contribuent à la perpétuation d’un monde partagé. La définition arendtienne de la politique repose en partie sur l’articulation renouvelée et l’équilibre précaire entre le surgissement de la singularité, d’une part, et le maintien du commun, d’autre part. Pour creuser cette tension, entre l’agôn et le polis, le colloque propose d’aborder les notions de conflit et de responsabilité pour le monde dans la pensée arendtienne.
En effet, la politique étant un espace de différence, elle implique aussi l’expression de celle-ci et peut créer du conflit. S’il est indéniable que la division du social est inhérente à une certaine vitalité démocratique, le conflit peut cependant mener à des affrontements violents dont la démesure brise les fondements de la démocratie. D’une certaine manière, le conflit est garant de la démocratie jusqu’à une certaine limite qui, si elle est franchie, le rend dangereux pour la perpétuation du régime. La mesure du conflit, compris comme ce qui lui permet de s’exprimer tout en l’encadrant, peut se retrouver en partie dans l’idée de responsabilité pour le monde évoquée par Arendt devant le contexte contemporain. C’est en ce sens que la montée de l’acosmisme l’inquiète grandement, car celui-ci « […] est toujours une forme de barbarie » (Arendt, 1974). La responsabilité pour le monde se rattache aussi au concept d’amor mundi, de « souci », de « dévouement », de prise de soin pour le monde qui motive et soutient l’exercice de la pensée et de l’agir politique, pierre d’assise de la phénoménologie arendtienne.
Les contributions porteront ainsi, sans s’y limiter, sur les axes suivants : la pensée d’Arendt dans le contexte contemporain, Arendt et la crise climatique, Arendt à l’ère des crises, pluralisme, violence et domination, fragilité démocratique, éthique arendtienne et amor mundi, en plus de conflit et action politique.