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Gilles Labelle : Université d'Ottawa
Il s’agira de tenter de lier deux éléments relatifs à l’œuvre d’Hannah Arendt dans cette communication. D’une part, on peut inscrire Arendt parmi une série de penseurs juifs qui ont réagi à ce qu’ils estimaient être un élément fondamental de l’héritage hégélien au 20e siècle, soit le motif, hérité du christianisme, d’un « accomplissement ». On peut citer ici, entre autres, Rosenzweig, Levinas, Strauss, Benjamin, Adorno. Il est remarquable de constater que tous ces auteurs ont puisé, à un degré ou à un autre, dans l’héritage judaïque pour fonder une critique de ce qu’ils concevaient comme la téléologie inhérente à la dialectique hégélienne. Or, Arendt a ceci de particulier qu’il lui arrive au contraire de puiser dans le corpus chrétien : Augustin, certes, mais aussi, dans The Life of the Mind, Duns Scot. Ce geste, certes singulier, mérite d’être interrogé –tout comme, par ailleurs, la façon dont Arendt aborde ces auteurs, en particulier Duns Scot. Pour dire les choses rapidement et sous bénéfice d’inventaire, Arendt n’hésite pas à « décontextualiser » Duns Scot, à l’extirper des débats internes à la scolastique au sein desquels les interprètes le situent généralement, pour en faire un penseur de rapports entre la liberté et la volonté qui devraient nous importer maintenant. En somme, Arendt procède à une interprétation libre de celui qu’elle considère comme un penseur de la liberté : c’est sur cette interprétation et sur ce qui l’autorise que j’entends me pencher.
Pour Hannah Arendt, la politique repose sur le fait de la pluralité humaine, sur l’existence commune d’« êtres différents » qui, ensemble, contribuent à la perpétuation d’un monde partagé. La définition arendtienne de la politique repose en partie sur l’articulation renouvelée et l’équilibre précaire entre le surgissement de la singularité, d’une part, et le maintien du commun, d’autre part. Pour creuser cette tension, entre l’agôn et le polis, le colloque propose d’aborder les notions de conflit et de responsabilité pour le monde dans la pensée arendtienne.
En effet, la politique étant un espace de différence, elle implique aussi l’expression de celle-ci et peut créer du conflit. S’il est indéniable que la division du social est inhérente à une certaine vitalité démocratique, le conflit peut cependant mener à des affrontements violents dont la démesure brise les fondements de la démocratie. D’une certaine manière, le conflit est garant de la démocratie jusqu’à une certaine limite qui, si elle est franchie, le rend dangereux pour la perpétuation du régime. La mesure du conflit, compris comme ce qui lui permet de s’exprimer tout en l’encadrant, peut se retrouver en partie dans l’idée de responsabilité pour le monde évoquée par Arendt devant le contexte contemporain. C’est en ce sens que la montée de l’acosmisme l’inquiète grandement, car celui-ci « […] est toujours une forme de barbarie » (Arendt, 1974). La responsabilité pour le monde se rattache aussi au concept d’amor mundi, de « souci », de « dévouement », de prise de soin pour le monde qui motive et soutient l’exercice de la pensée et de l’agir politique, pierre d’assise de la phénoménologie arendtienne.
Les contributions porteront ainsi, sans s’y limiter, sur les axes suivants : la pensée d’Arendt dans le contexte contemporain, Arendt et la crise climatique, Arendt à l’ère des crises, pluralisme, violence et domination, fragilité démocratique, éthique arendtienne et amor mundi, en plus de conflit et action politique.