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Daniel Alberto Restrepo Hernández : Université d'Ottawa
Putumayo : zone de multiples frontières, où les ainé.e.s du peuple cofán coexistent avec le brio inquiétant de la jungle, les armées illégales et le trafic des chaînes primaires de la cocaïne. L’itinéraire (autant ethnographique que phyto-poïétique), proposé dans cette présentation, a donc lieu dans des milieux autochtones en délitement post-amazonien (le recul de la jungle devant l’expansion de la monoculture de coca). Dans cette narcose moderne aux maintes violences, les notions de médicine, drogue et plante cérémonielle doivent être pensées autrement, ainsi que les idées de ce qu’une plante peut être et devenir, dans et avec une écologie en transmutation anthropo(s)cénique et chamanique. Dans ces terroirs mouvementés, les plantes déploient des puissances vitales, enivrantes et magiques, des modes d’existence qui circulent d’un vivant à l’autre de manière ouverte. Ainsi, dans l’entre-deux d’une jungle pleine de vitalités et de dangers en suspension et d’une réalité sociale irritée en suspens (sous contrôle armé), ce sont les taïtas et les abuelas (ainé.e.s guérisseur.e.s) qui infléchissent les puissances des plantes en circulation vers une sorte de pharmacopoïèse, soit dans un devenir médicinal. Une anthropologie au service communautaire à travers de la peinture murale entre dans le mélange animé des forces des plantes narcotiques et médicinales et des formes de violence en jeu, à la croisée des prégnances vitales et meurtrières de ces nouveaux et anciens mondes sauvages.
Ces dernières années, les études sur les plantes ont été profondément renouvelées. On s’est en effet rendu compte à quel point le végétal est resté largement impensé (Coccia 2016). Bien qu'ils soient omniprésents, les végétaux sont en fait difficiles à appréhender. Leur puissance affective notamment, laquelle agit sur, dans et à travers nous, est largement ignorée. Inspirée par la philosophie, l’anthropologie propose depuis quelques dizaines d’années de nouvelles façons de composer avec le végétal. Le colloque vise à explorer un éventail de thématiques contemporaines situées au nexus humain-plante, avec un intérêt particulier pour les recherches qui dépassent la plante ou l’humain comme entités discrètes pour s’intéresser à ce qui se créée dans la rencontre. Les approches ou méthodes qui prennent corps depuis le végétal, comme apprendre à écouter les plantes, à devenir attentif à leurs vitalités (Chudakova 2017 ; Nathen 2018), étirant nos habiletés perceptives (Gibson 2018), nous incitant à « devenir- senseur » (Myers 2016), voire devenir-plante (Laplante et Brunois-Pasina 2020), sont d’intérêt particulier, sans être exclusives. Il peut s’agir d’écritures vivantes ou performatives, voire aussi appelées poétiques ou phénoménologiques permettant de rester proche des contextes et pratiques ou évitant des formes d’écritures objectivantes, voir celles que Taussig (2018) qualifie d’écritures « agribusiness ». Nous proposons de plonger dans les plis de la vie des végétaux, au sens de Michaux (1990) ou de l’approche rhizomique de Deleuze et Guattari (1980), voire d’explorer la diversité de ce que Hustak et Myers (2012, 2020) appellent des récits involutifs, laissant place aux affects, aux textures, aux sensations, aux arômes, aux vitesses et aux lenteurs végétales.
Plusieurs recherches dans ce domaine en anthropologie se sont portées sur les usages que les humains font des plantes ou ce que les plantes font aux humains, il demeure que les potentiels affectifs imprévisibles et toujours en suspens, sont moins abordés (Laplante et Brunois- Pasina 2020). Il s’agit donc d’explorer de nouvelles méthodologies plus attentives aux sens et aux affects, et de questionner autant la recherche elle-même que la façon dont l’on en rend compte. D’une manière plus pointue, il s’agit de se demander comment ces nouvelles façons d’aborder le végétal et d’en rendre compte ont un potentiel transformateur, contribuant à une recomposition des mondes (Latour 2006). En effet des recherches et des formes d’écriture qui décomposent le monde peuvent participer à la prise en compte du problème de la plantation, mais il faut des formes d’écritures plus dynamiques ou performative afin de favoriser la prolifération de la vie végétale, voir son compostage. Le caractère innovant de la recherche repose donc sur ces prémisses qu’il reste à explorer aussi aux niveaux littéraires, audiovisuel et artistique.
Titre du colloque :