Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Noémie Sorel : Université de Montréal
Le film Call Me by Your Name (Guadagnino 2017) fut lors de sa sortie, encensé par sa représentation « universelle » d’une romance entre deux jeunes hommes, Elio et Oliver. Celle-ci est permise dans un espace hétérotopique (Foucault 1967).
Dans la lignée directe de Brokeback Mountain (Lee 2005), CMBYN centre son intrigue au sein d’une ruralité fantasmée. La romance a lieu « Quelque part dans le nord de l’Italie », dans une campagne idyllique, habitée d’une nature sensuelle et propice à l’éclosion des premiers émois amoureux, déconnectée de l’homophobie de l’époque (Kazi, 2022). L’hétérotopie présente aussi une dimension temporelle ; le film se déroule dans une temporalité suspendue — les vacances d’été de l’année 1983, loin de l’épidémie de VIH/SIDA qui touche particulièrement la population homosexuelle masculine et urbaine.
L’hypothèse soulevée dans cette communication est que CMBYN développe une « double identité » culturelle, favorisant une lecture universaliste de la romance. Par une étude critique de la production et de la distribution du film, soutenue d’une analyse
textuelle, nous démontrerons que la représentation d’un espace hétérotopique spatio-temporel participe au développement d’une forme d’« hybridité culturelle et industrielle » (Fadda, Garofalo 2018) centrale dans l’identité du film, à la jonction entre « italianité » et universalisme, cinéma d’auteur européen et cinéma indépendant états-unien.
Ce colloque prend comme perspective les géographies queers dont l’un des objectifs est de souligner certaines des expériences des communautés queers au sein de ces espaces. En effet, selon E. Cram (2019) les géographies queers soulignent à la fois comment « les subjectivités queers ne sont pas extérieures, mais au contraire placées dans des environnements particuliers, des migrations transfrontalières et des flux diasporiques ».
Déstabilisant la dichotomie ville pro-queer vs. campagne anti-queer, les géographies queers peuvent en effet inclure des espaces « [urbains] et [suburbains], des espaces commémoratifs, ainsi que des géographies rurales… elles doivent [aussi] également inclure les lieux intermédiaires, ou les espaces transitoires sur la route » (E. Cram, 2019). Ainsi, il est possible de penser les espaces en-dehors de l’opposition réductrice entre métronormativité et ruralité anti-queer : J. Halberstam (2020), par exemple, tisse des liens entre la nature en tant qu’espace imprévisible et la queerness tandis que l’anti-urbanisme queer de S. Herring (2010) critique vivement le mythe de la métronormativité comme seul mode de vie.
Partant de l’année de sortie de Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005), jalon incontournable mais ambivalent de la représentation de personnages queer dans un contexte rural et réfractaire à toute différence sexuelle (Bastanmehr, 2015), l’objectif de ce colloque est d’explorer un corpus grandissant de films non-métronormativitifs et mettant à mal l’idée d’une ruralité anti-queer et de milieux urbains pro-queer. Ce colloque sera l’occasion de mettre en dialogue différentes approches théoriques (queer, postcoloniale, par exemple) et la géographie queer, et d’ainsi favoriser des lectures intersectionnelles originales d’œuvres cinématographiques peu discutées jusqu’à présent.