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Guillaume Surin : ENS Ulm
Un dessin revient souvent en marge de mes carnets, qui n’en est pas un : le mot signe est repassé à l’encre jusqu’à un certain débordement, et coule de bavures, de sécrétions de l’encre qui débordent le corps du mot : un signe suant, un signe saignant. Ce mot-trace est souvent associé, dans les mêmes marges, à Paul Celan, et plus particulièrement à deux extraits de poèmes. Le premier : Es liegen die Erze bloß, die Kristalle, die Drusen. Ungeschriebenes, zu Sprache verhärtet, legt einen Himmel frei.(Les couches de minerai sont à nus, les cristaux, les druses. Du non-écrit, durci en langue, libère un ciel). Le second : Deine Frage – deine Antwort./Dein gesang, was weiss er ? / Tiefimschnee/ Iefimnee/ I – I – e. (Ta question – ta réponse. / Ton chant, qu’est-ce qu’il sait ? / Dans la neige, enfoui,/ Eige-en-oui/ E-e-i). Ces deux pôles dessinent un diagramme qui a dirigé de nombreuses rêveries, cherchant à dessiner et habiter le plan, le territoire ainsi dessiné. Par le même mouvement, le projet d’étude rêvé n’était accessible lui-même que par une forme de rêverie, au sens de la capacité négative telle que formulée par John Keats : l’espace ouvert par la formule « le signe saigne » et par les vers de Celan nécessite d’installer l’espace de l’écriture dans sa matière même, idée qui ne peut-être qu’approchée que dans une forme de rêverie. C’est ce que souhaite cette contribution : s’approcher de cet impensé de l’œuvre de Paul Celan, qui ne semble accessible qu’en tant que chant.
Les marges de nos carnets se peuplent d’idées et de sujets possibles –- ceux que nous ne ferons pas, que nous n’aurons pas le temps de faire —, et qui exercent et exerceront toujours une pression contre : les sujets que l’on ne creuse pas, qui restent à l’état de piste, nous fascinent et nous paraissent d’autant plus désirables que nous travaillons à autre chose.
Dans quelle relation sont l’accompli et l’inaccompli dans la pratique du chercheur en poésie ? En quoi les sujets notés dans nos marges influencent-ils le sujet présent, auquel on travaille, quelle pression exercent-ils ? Cette démarche elle-même, cette pratique de la pensée n’a-t-elle pas un lien intime avec la poésie ?
La pensée libre se déploie souvent par bonds capricieux, qui ne répondent ni aux impératifs ni aux intérêts. Et il se trouve que quiconque pratique cette pensée libre sort de son expertise pour se pencher, comme en aparté, sur des idées, des plans, des projets imprévisibles et informes. La rêverie ne peut-elle pas profiter de cette mise en lumière pour réaffirmer son droit d’exister au premier chef ? Si cette affirmation manque, nous voulons y pallier en lui donnant deux caractères, à la fois distincts et fortement liés : le poétique et le savant. Entre les démarches du savant et du poète un fil infaillible les saisit tous deux dans le même horizon, soit d’explorer et, pour cela, dépasser (sans lui tourner le dos) le monde connu. Le savant et le poète ont un même regard porté vers l’à-venir et, au-delà d’un certain point, n’ont plus besoin d’attendre une confirmation du monde actuel pour que la rêverie s’engage et réponde d’elle-même, dans la phase d’invention où elle cherche ailleurs ce qui peut convenir ici, maintenant. C’est entre autres ce que montrent les travaux de Judith Schlanger, d’Isabelle Stengers et de Jean-Pierre Bertrand.
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