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Alexei Kazakov : Université d'Ottawa
Dans son article « The Truth in Relativism », le philosophe anglais Bernard Williams a introduit une distinction entre deux manières qu’un système de croyance étranger peut se présenter à nous : en tant que confrontation « réelle » et en tant que confrontation seulement « notionnelle », cette dernière se distinguant par le fait que le système de croyance en question ne se présente pas comme une « option réelle » pour un mode de vie en modernité — « malgré, glisse Williams, la nostalgie passionnée des nombreux ». En revanche, il affirme que les systèmes de croyance qui se présentent à nous en tant que « confrontation notionnelle » retiennent toujours une utilité analogue à celle de la fiction en tant que « fantaisie autocritique ».
Cette communication a donc deux objectifs. Le premier, c’est de réfléchir plus profondément sur quelques idées que Williams laisse sous-développées dans son article pour élaborer une théorisation rigoureuse de la notion de la nostalgie en tant que désir pour des options « non-réelles », notamment son rôle pseudo-littéraire de « fantaisie autocritique ». Le second, c’est d’examiner de plus près ce rôle potentiellement prospectif avec une lecture de l’essai « Réflexions sur l’exil » d’Edward Saïd, et plus particulièrement l’idée qu’on retrouve dans ce texte de « travailler » ses attachements sentimentaux — notamment le sentiment d’appartenance nationale — dans le contexte de l’articulation de ce que j’appelle une « éthique de l’exil » chez Saïd.
Nous assistons depuis quelque temps à un renouveau d’intérêt pour les catégories de nostalgie et d’utopie. Or, la brèche entre le savoir érudit sur cette thématique et son usage au quotidien dans des discours médiatiques est immense. L’histoire conceptuelle de ces deux termes demeure largement inconnue au-delà des réseaux de recherche spécialisés, « nostalgie » et « utopie » n’étant fréquemment compris qu’en tant que mots élémentaires et péjoratifs mobilisés pour écarter les inquiétudes de celles et ceux qui se montrent « mésadaptés » à un présent qui est toujours à certains égards insatisfaisant mais auquel nous sommes censés consentir afin d’être « réalistes ».
L’architecture temporelle de la démocratie libérale se révèle ainsi l’expression par excellence de ce que l’historien français François Hartog avait désigné comme « présentisme » dans son ouvrage marquant Régimes d’historicité (Seuil, 2003), soit un ordre social du temps qui survalorise le présent au lieu de tenir compte de la valeur « nostalgique » du passé ou de celle « utopique » de l’avenir, et, ce faisant, ignore les potentialités politiques propres à ces deux catégories.
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