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Erik Brownrigg : York University
Cette présentation explore la pensée de Gaston Bachelard comme résistance à l'enfermement temporel dans les sociétés de marché contemporaines à travers les concepts de temps vertical, de résonance et de mémoire de l’avenir. Bachelard critique la temporalité horizontale et sa continuité causale, tant en épistémologie qu’en métaphysique. Il conçoit le temps vertical comme une résonance, une intensification de l’instant qui résonne au-delà de lui-même. Dans La Poétique de la rêverie, il décrit l’enfance éternelle non comme une régression, mais comme une mémoire que le poète refuse d’oublier — précédant l’être et pourtant ouverte sur l’avenir. Ce temps poétique est utopique sans être rétrograde, se mesurant toujours par son différentiel entre réalité et irréalité. Contrairement aux temporalités capitalistes qui traitent le temps comme une ressource, la mémoire poétique de Bachelard s’amplifie sans posséder. Dans L’Air et les Songes, il avertit que « une image trop réalisée coupe les ailes de l’imagination » — le vrai poète ne fuit pas la réalité, mais met l’imagination en mouvement. Cette mobilité des images, oscillant entre terre et ciel, empêche le temps d’être aplati. Par cette invitation à rêver, au vol de l’imagination, Bachelard favorise une rêverie qui déstabilise et met la pensée en mouvement. Je propose que l’utopie chez Bachelard ne soit pas programmatique, mais une déviation, un écart entre réalité et irréalité, où l’imagination demeure une résistance temporelle.
Nous assistons depuis quelque temps à un renouveau d’intérêt pour les catégories de nostalgie et d’utopie. Or, la brèche entre le savoir érudit sur cette thématique et son usage au quotidien dans des discours médiatiques est immense. L’histoire conceptuelle de ces deux termes demeure largement inconnue au-delà des réseaux de recherche spécialisés, « nostalgie » et « utopie » n’étant fréquemment compris qu’en tant que mots élémentaires et péjoratifs mobilisés pour écarter les inquiétudes de celles et ceux qui se montrent « mésadaptés » à un présent qui est toujours à certains égards insatisfaisant mais auquel nous sommes censés consentir afin d’être « réalistes ».
L’architecture temporelle de la démocratie libérale se révèle ainsi l’expression par excellence de ce que l’historien français François Hartog avait désigné comme « présentisme » dans son ouvrage marquant Régimes d’historicité (Seuil, 2003), soit un ordre social du temps qui survalorise le présent au lieu de tenir compte de la valeur « nostalgique » du passé ou de celle « utopique » de l’avenir, et, ce faisant, ignore les potentialités politiques propres à ces deux catégories.
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