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Manu Gonçalves : IHP Messidor-Carrefour
Comme le rappelle la Fédération Internationale des Travailleurs Sociaux (FITS), le travail social repose sur le respect de la dignité humaine et la promotion de la justice sociale. Sur le terrain ces principes sont de plus en plus mis à mal. Une lecture normative des réalités individuelles domine, occultant la contextualisation macrosociologique et l’analyse conjointe avec les personnes concernées. Les interventions se standardisent, privilégiant une approche centrée sur les déficits individuels au détriment d’une lecture globale et critique. Le contrôle des risques et des coûts devient la valeur cardinale qui formalise les pratiques. Entre soumission, docilité et stratégies d’évitement, les intervenants partagent avec leur public l’absence de reconnaissance qui mine leur créativité, qui réduit davantage encore celle des publics aidés et qui les connecte tous à l’impuissance d’un agir. Cette évolution affaiblit la capacité des dispositifs d’aide et de soin à construire des alternatives et à relier les structures établies aux possibles transformations sociales. D’une approche critique et engagée à une procédurisation des interventions, la dérive progressive du travail social réduit la capacité des professionnels à (s’)interroger et transformer le réel. Cette intervention propose de s’arrêter sur cette énième métamorphose de la question sociale et sur la manière dont elle affecte les intervenants, les publics accompagnés et in fine notre conception du vivre ensemble.
L’effritement du tissu social, la précarité des services publics et les appels managériaux à la conformité confrontent bon nombre d’intervenant·es à des situations qui les placent aux frontières de leurs idéaux de pratique. Dans ce contexte, plusieurs d’entre elleux sont appelé·es à prendre des décisions qui entraînent un acte ou un sentiment de transgression envers les normes établies. Ces pratiques que nous qualifions de dérogatoires caractérisent le quotidien de plusieurs domaines d’intervention, par exemple de l’éducation, de la santé ou de l’intervention sociale et communautaire.
Les pratiques dérogatoires soulèvent des enjeux éthiques, légaux et professionnels complexes. D’une part, elles permettent une réponse plus flexible à des situations inclassifiables, mais, d’autre part, elles remettent en question l’autorité des normes établies et la légitimité même de l’intervention. Parallèlement, au cours des dernières décennies, les acteurs sociaux et sanitaires se sont vu conférer un important pouvoir discrétionnaire pour la mise en œuvre des politiques publiques (Lipsky, 2010). Un tel pouvoir place ces acteurs dans des contextes où une « pluralité de moralités » (Massé, 2017, p. 125) coexiste et se heurte, entraînant une reconfiguration, et parfois même une remise en question du sens et des registres d’action.
En pratique, plusieurs questions sont susceptibles d’émerger de ce constat, illustrant la pertinence d’une étude plus approfondie de la fonction, des risques et des conséquences associés aux pratiques dérogatoires : Comment les pratiques dérogatoires sont-elles justifiées ou contestées, sur le plan fonctionnel et symbolique? Pourquoi ces pratiques parfois essentielles au fonctionnement des institutions sont-elles réprimées par celles-ci, malgré des idéaux partagés? Comment préserver l’idéal de l’intervention en l’absence de conditions de travail adéquates? C’est à ces questions et à tant d’autres que ce colloque tente d’apporter différentes réponses.
Titre du colloque :