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Loulou Guy Gbaka : Université Alassane Ouattara
Cette contribution explore les fondements du non-respect des règles de travail qui implique des groupes professionnels de la santé attachés pourtant à l’idée d’une imminence des décisions de sanctions institutionnelles. La littérature établit, de manière généralisée, le caractère répandu des pratiques transgressives, au sein des bureaucraties ouest-africaines. Les schémas d’analyses présentent des groupes professionnels agissant selon un arbitraire, comme dans des enseignes privées. Pourtant, dans le cas ivoirien, à l’hôpital public, soignants titulaires (fonctionnaires), personnels payés sous ressources propres, supplétifs et dirigeants accommodés à ces pratiques, vivent au quotidien, de façon individuelle ou collective, des pressions multiples, à l’idée d’être soumis à l’omniprésence d’une « épée de Damoclès ». L’enquête ethnographique menée à l’hôpital public, à Abidjan, rend compte d’un système généralisé de stratégies de groupes qui normalisent les écarts aux règles. Entraides mutuelles, codes de désignation des absents, versement de rente et codes d’expression de la parenté entre soignants et dirigeants, reconfigurent les liens de travail et servent de boucliers de protection.
L’effritement du tissu social, la précarité des services publics et les appels managériaux à la conformité confrontent bon nombre d’intervenant·es à des situations qui les placent aux frontières de leurs idéaux de pratique. Dans ce contexte, plusieurs d’entre elleux sont appelé·es à prendre des décisions qui entraînent un acte ou un sentiment de transgression envers les normes établies. Ces pratiques que nous qualifions de dérogatoires caractérisent le quotidien de plusieurs domaines d’intervention, par exemple de l’éducation, de la santé ou de l’intervention sociale et communautaire.
Les pratiques dérogatoires soulèvent des enjeux éthiques, légaux et professionnels complexes. D’une part, elles permettent une réponse plus flexible à des situations inclassifiables, mais, d’autre part, elles remettent en question l’autorité des normes établies et la légitimité même de l’intervention. Parallèlement, au cours des dernières décennies, les acteurs sociaux et sanitaires se sont vu conférer un important pouvoir discrétionnaire pour la mise en œuvre des politiques publiques (Lipsky, 2010). Un tel pouvoir place ces acteurs dans des contextes où une « pluralité de moralités » (Massé, 2017, p. 125) coexiste et se heurte, entraînant une reconfiguration, et parfois même une remise en question du sens et des registres d’action.
En pratique, plusieurs questions sont susceptibles d’émerger de ce constat, illustrant la pertinence d’une étude plus approfondie de la fonction, des risques et des conséquences associés aux pratiques dérogatoires : Comment les pratiques dérogatoires sont-elles justifiées ou contestées, sur le plan fonctionnel et symbolique? Pourquoi ces pratiques parfois essentielles au fonctionnement des institutions sont-elles réprimées par celles-ci, malgré des idéaux partagés? Comment préserver l’idéal de l’intervention en l’absence de conditions de travail adéquates? C’est à ces questions et à tant d’autres que ce colloque tente d’apporter différentes réponses.
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