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Vincent Pouliot : Cégep Édouard-Montpetit
Notre expérience du monde, notamment parce qu’elle passe par le corps, excède le formulable (Hert, 2014). L’utopique située comme posture permet de rester au plus près des expériences et du social en train de se faire (Duchesneau, 2021). Rendre compte de ces vécus sans les trahir, sans en gommer les singularités par une superposition de savoirs scientifiques universalisants et généralisateurs demeure toutefois un défi.
Dans le cadre d’une recherche explorant le silence comme mode d’attention, j’ai organisé des ateliers réunissant des personnes issues des arts vivants. Pour faire une restitution sensible de nos expériences individuelles et collectives lors de ces ateliers, j’ai opté pour une écriture polyvocale (Paquin, 2019) proche de la multivoiced autoethnography (Ellis et al., 2018) permettant à la fois d’inclure diverses voix et divers niveaux d’écriture.
Je présenterai donc la méthode que j’ai élaborée, une alterethnographie (Ericsson & Kostera, 2020) que je qualifie de créative. J’exposerai les niveaux d’écriture (listes, collages poétiques polyvocaux, écriture réflexive) que j’ai mobilisés en convoquant les multiples altérités ayant contribué au terrain de recherche et participé à la construction du co-savoir de la recherche pour être dans une restitution aussi experience-near (Ellis et al., 2018) que possible. Ce récit de pratique sera l’occasion de partager une tentative de restitution alternative et sensible des savoirs d’une recherche qualitative.
Ce colloque s’inspire de la remise en question de l’injonction à la diffusion dans la sphère universitaire; laquelle est, entre autres, basée sur le principe d’organisation rationnel du travail caractérisant le capitalisme « moderne » (Berger, 2018). Un principe qui, quoique rigoureux dans sa faculté à produire des connaissances « scientifiquement valides », uniformise et normalise les manières de le restituer au sein d’un champ disciplinaire, envisagé comme seul destinataire du savoir produit (Schurmans et coll., 2014). Heureusement, ces formats de diffusion « traditionnels » de la connaissance tendent à être remis en question, et ce, tout particulièrement dans des disciplines récentes qui s’intéressent à la voix des minorités et des marginalisés (ex. : études féministes, genrées et décolonialistes, intersectionnalité, etc.) et à la place du sensible (ex. : la sensibilité éthique, théories de l’affect et esthétique), et qui portent l’intention de sortir le savoir de la seule sphère universitaire (Bell et coll., 2019; Fotaki et coll., 2017; Fotaki et Pullen, 2024; Gilmore et coll., 2019; Gilmore et Kenny, 2015, Katila et coll., 2023; Meier et Wegener, 2017).
Ces visions alternatives font du corps de la chercheuse l’outil premier de toutes collectes ou analyses de données et tentent de « faire vivre » les ressentis physiques ou affectifs des participantes d’une recherche (Fotaki et Pullen, 2024). Elles tentent entre autres de restituer le sensible par l’ethnographie (Plourde, 2023), l’autoethnographie (Maxwell, 2023), la production d’ambiance (Depeau et Feildel, 2016), les perceptions sonores (Battesti, 2016), l’expérience sensorielle et émotionnelle (Audas et coll., 2024). Ce faisant, elles questionnent la validité, l’objectivité et la neutralité de la restitution des savoirs « désincorporés » (Fotaki et coll., 2017). Cette volonté de retourner au sensible, et à la complexité de ce qui sous-tend ce que nous nommons le « social », permet d’éclairer l’hétérogénéité des relations constitutives de la réalité. Dans cette perspective, un nombre grandissant d’éléments se voient acquérir le rôle d’« acteurs » au sein des dynamiques « sociales » à l’étude, des éléments dont les « voix » sont singulières et qui, par conséquent, nécessitent de « singulièrement » les restituer.
Ce colloque se donne ainsi l’objectif de rassembler les multiples voix scientifiques qui se questionnent sur les difficultés de restitution du savoir en suivant des chemins nouveaux, mais aussi inclusifs d’auditoires externes à la sphère universitaire. Il veut offrir un espace où les notions de corps, de sensible et d’affect se présentent à l’articulation de ces questionnements. La « réincorporation » de la recherche n’appelle-t-elle pas, par sa nouveauté, à s’éloigner des formes de restitution conventionnelle? À écrire autrement? À inventer des formes de restitution? À rejoindre un plus grand nombre d’individus apprenants et participants à la recherche?
Titre du colloque :