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Thomas Alam : Université de Lille
La BD est devenue le dernier chic des sciences sociales. Le medium et son langage sont en effet parés de nombreuses vertus tant par les institutions académiques qui encouragent la médiation scientifique que par les universitaires impliqués. Plus que la prose, la BD faciliterait la restitution des aspects incarnés et émotionnels de l’enquête ethnographique. Mise en récit, meilleure prise en compte des dimensions sensibles et recours à l’empathie permettraient d’élargir le lectorat des SHS. Aussi, notre communication interroge ces présupposés à travers les enjeux de traduction et d’écriture rencontrés par les acteurs concernés. L'adaptation imagée de fastidieux travaux scientifiques semble a priori une gageure. Elle suppose de concilier les exigences de deux mondes pour offrir des produits hybrides dans lesquels la simplification du discours et le recours à l’image contrastent avec la nuance des travaux académiques. Notre enquête de réception indique que la vulgarisation attendue est partielle, tant du point de vue quantitatif (chiffres de vente, d’emprunt en bibliothèque) que qualitatif (élargissement sociologique limité du lectorat). Si la mise en BD permet de supprimer certaines barrières inhérentes aux publications académiques, elle en crée d’autres, spécifiques à la BD (difficile théorisation conceptuelle, montée en généralité incertaine, contribution active du lecteur, etc.), au point que le statut épistémique de ces hybrides croisant science et art invisible est ambigu.
Ce colloque s’inspire de la remise en question de l’injonction à la diffusion dans la sphère universitaire; laquelle est, entre autres, basée sur le principe d’organisation rationnel du travail caractérisant le capitalisme « moderne » (Berger, 2018). Un principe qui, quoique rigoureux dans sa faculté à produire des connaissances « scientifiquement valides », uniformise et normalise les manières de le restituer au sein d’un champ disciplinaire, envisagé comme seul destinataire du savoir produit (Schurmans et coll., 2014). Heureusement, ces formats de diffusion « traditionnels » de la connaissance tendent à être remis en question, et ce, tout particulièrement dans des disciplines récentes qui s’intéressent à la voix des minorités et des marginalisés (ex. : études féministes, genrées et décolonialistes, intersectionnalité, etc.) et à la place du sensible (ex. : la sensibilité éthique, théories de l’affect et esthétique), et qui portent l’intention de sortir le savoir de la seule sphère universitaire (Bell et coll., 2019; Fotaki et coll., 2017; Fotaki et Pullen, 2024; Gilmore et coll., 2019; Gilmore et Kenny, 2015, Katila et coll., 2023; Meier et Wegener, 2017).
Ces visions alternatives font du corps de la chercheuse l’outil premier de toutes collectes ou analyses de données et tentent de « faire vivre » les ressentis physiques ou affectifs des participantes d’une recherche (Fotaki et Pullen, 2024). Elles tentent entre autres de restituer le sensible par l’ethnographie (Plourde, 2023), l’autoethnographie (Maxwell, 2023), la production d’ambiance (Depeau et Feildel, 2016), les perceptions sonores (Battesti, 2016), l’expérience sensorielle et émotionnelle (Audas et coll., 2024). Ce faisant, elles questionnent la validité, l’objectivité et la neutralité de la restitution des savoirs « désincorporés » (Fotaki et coll., 2017). Cette volonté de retourner au sensible, et à la complexité de ce qui sous-tend ce que nous nommons le « social », permet d’éclairer l’hétérogénéité des relations constitutives de la réalité. Dans cette perspective, un nombre grandissant d’éléments se voient acquérir le rôle d’« acteurs » au sein des dynamiques « sociales » à l’étude, des éléments dont les « voix » sont singulières et qui, par conséquent, nécessitent de « singulièrement » les restituer.
Ce colloque se donne ainsi l’objectif de rassembler les multiples voix scientifiques qui se questionnent sur les difficultés de restitution du savoir en suivant des chemins nouveaux, mais aussi inclusifs d’auditoires externes à la sphère universitaire. Il veut offrir un espace où les notions de corps, de sensible et d’affect se présentent à l’articulation de ces questionnements. La « réincorporation » de la recherche n’appelle-t-elle pas, par sa nouveauté, à s’éloigner des formes de restitution conventionnelle? À écrire autrement? À inventer des formes de restitution? À rejoindre un plus grand nombre d’individus apprenants et participants à la recherche?
Titre du colloque :