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De la méconnaissance à la reconnaissance : vers une approche socio-cognitive de la confiance

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Paul Brochu

Résumé du colloque

D'un point de vue théorique, la visée de cet article est d’approfondir la perspective de la New Economic Sociology (NES) dans l'étude du rapport Économie/Société (cf. GRANOVETTER 1985, 1990, 1992, GRANOVETTER & SWEDBERG 1991). Aux trois propositions de la NES (portant sur la dimension socio-structurelle de la construction des formes économiques), nous croyons qu’il faut désormais en ajouter une quatrième : l’enracinement socio-cognitif, i.e. que l’interaction socio-économique opère et nécessite une réciprocité des perspectives entre les personnes et les groupes sociaux pour que soient situés socialement les objets, les personnes et les groupes et que soient ainsi élaborés des modes de raisonnement et des formes de connaissance construisant ces activités socio-économiques (cf. DeMunck 2001). Cette dimension « culturelle » de toute activité socio-économique s’incarne notamment dans la configuration spécifique des réseaux sociaux. C’est à travers cette réciprocité des perspectives (construite à partir des médiations socio-symboliques des formes sociales de connaissance) que s’élabore donc l’activité socio-économique. Précisément, il s'agirait de mettre en évidence la constitution sociale des formes de connaissance dont procèdent les acteurs sociaux dans la pratique, et ce, en démontrant leur enracinement social dans les représentations sociales (« cognitive embeddedness »). D'un point de vue analytique, le social vient définir l'économie par le processus même d’enracinement : l'activité économique comme action sociale et construite par et dans les relations sociales concrètes (GRANOVETTER, op.cit.), et ce, du point de vue de la pratique et de celui de la connaissance (HOULE, 1987). Le rapport entre les formes de connaissance et la réalité empirique est le fondement même de ce processus d’appropriation du réel : ce que l’on connaît constitue les médiations essentielles qui détermineront l’établissement du rapport à l’existence et aux actions concrètes qui y seront engagées. Ce rapport n’est donc ni facultatif ni quelque chose de « secondaire » par rapport à la dimension structurelle de la construction sociale de l’activité économique (cf. Granovetter 1985). À l’avenir, la démonstration de l'enracinement structurel des pratiques économiques devra être combinée à une sociologie des processus et catégories de connaissance dont les acteurs procèdent dans la construction du sens de l'activité dans nos sociétés contemporaines. C’est à partir d’une telle perspective que nous suggérons de définir – d’un point de vue générique – les phénomènes que sont la confiance, le risque et l’incertitude. Pour A. Giddens (1990), les mécanismes de déracinement caractérisent d'une façon fondamentale la vie sociale moderne. Dès lors, l'expérience sociale constituée par et à travers ces processus ne peut se produire qu'à une seule condition, la présence d'un rapport de confiance: "All disembedding mechanisms, both symbolic tokens and expert systems, depend upon trust" (GIDDENS, 1990, P.26). Or, si Giddens identifie comme condition première à la création d'un rapport de confiance le manque d'information face à une situation sociale, ceci nous renvoie à un déficit de connaissance : Il y a des choses qui échappent à la connaissance des personnes dans la vie sociale (Giddens parlera même d' « ignorance », cf. proposition 4). Que ce soit dans l'ordre des systèmes abstraits ou à l'égard des autres acteurs, l'individu se trouve limité dans la connaissance qu'il possède de ce qui l'entoure (le fonctionnement des systèmes abstraits, les volontés/intentions des acteurs). Cette limite dans la connaissance renvoie aux propriétés des modes et formes d'appréhension du réel: les médiations sensorielles et socio-symboliques. Le sujet social n'a donc pas un accès strictement médiatisé mais aussi limité au réel; cet accès limité est la connaissance qu'il a de la réalité qui l'entoure, dont les formes de connaissance en constituent les médiations principales. Qu'en est-il alors de tout ce qui n'est pas su et sur lequel l'acteur n'a pas de contrôle? La confiance opère précisément du point de vue de cette limite de la connaissance dans son rapport médiatisé au réel: la confiance intervient dans la mesure où une ou plusieurs formes de connaissance ne permettent plus d'accéder à la connaissance d'une situation objective ou subjective, et où l'acteur social est dans un rapport de dépendance à l'égard d'une forme de connaissance relative à cette situation, i.e. permettant son appropriation. Ce rapport de dépendance cognitive se caractérise comme un processus de subordination d'une forme de connaissance à une autre. Nous proposons donc de définir d’une façon générique le phénomène qu’est la confiance comme étant ce processus de subordination d'une forme de connaissance à une autre. Le rapport de confiance est donc intimement lié à l'incertitude: « Trust is basically bound up (...) with contingency » (Giddens 1990, proposition 2). L'incertitude peut être caractérisée comme étant cette limite qu'atteint la connaissance, une forme de connaissance, dans son appropriation du réel. L'accès limité renvoie ainsi à des situations d'incertitude où l'acteur ne peut accéder au réel qu'à travers la subordination de son (ses) mode(s) de connaissance à un autre. Si l'incertitude peut être définie comme étant cette limite qu'atteint une forme de connaissance dans l'appropriation du réel (créant une absence dans l'espace/temps social, comme le mentionne Giddens), le risque constitue la forme principale et élémentaire que prend cette absence d'espace/temps à travers la perception et l'interprétation de cette même absence par l'acteur (Giddens 1990, proposition 6). Le risque est l'interprétation constituée par la perception de l'absence d'espace/temps produite à travers la limite d'une forme de connaissance (incertitude), perception qui sera interprétée relativement à cette même forme de connaissance. Pouvant être vu comme la présomption d'un danger (Giddens 1990, proposition 7), le risque renvoie donc à ce qui - du point de vue de l'acteur et de ses rapports sociaux - sera considéré comme dangereux, constituant une menace. Pour le dire autrement, le risque est l’interprétation résultante d’une connaissance limitée qui persiste dans son appropriation du réel.

Contexte

host icon Hôte : Université du Québec à Chicoutimi

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