Résumé du colloque
Depuis quelques années, l'écriture poétique dévie de la totalité signifiante. Par un travail particulier de la langue, la poésie contemporaine, plus que tout autre, écarte cet idéal de d'unité suggéré par la linéarité langage et porte au premier plan l'éclatement de sa parole, ses intervalles et ses interruptions. Ainsi elle ouvre un espace au retentissement des images et, plus encore, à l'absence d'images, et accueille la part irréductible d'inconnu et d'indicible qui se glisse en elles et entre elles. À la nécessité d'écrire s'ajoute donc celle de voir. Il suffit de rappeler, dans plusieurs poèmes contemporains, l'abondance des notations à propos du regard (oeil, image, visibilité, présence, aveuglement, etc.). Mais pour le poète, cette nécessité réside "dans cette marge invisible, inaccessible, irrespirable que recèlent les images" (M. Collot). L'image poétique n'intervient plus pour ajouter au pouvoir de dire celui de montrer. Elle fait plutôt voir qu'on ne voit pas et que dans l'essence même de la vision se trouve l'aveuglement (P. Ouellet). En ce sens, certains poètes contemporains explorent les failles et les défauts du texte, ses blancs et ses silences, qu'ils n'entendent ni combler ni expliquer, mais exposer davantage. Ils acceptent aujourd'hui que le poème, par nécessité, « se constitue de formes médiates et qu'il se fait réaliser dans un espace à mi-chemin entre une présence qui ne peut jamais durer et une absence qui ne peut jamais disparaître » (R. Stamelman). De ce mi-lieu évanescent procèdent le désir et la soif d'écrire; à travers lui s'ouvre un avenir de parole (M. Collot). Un examen attentif des procédés formels, structurels et sémantiques de poèmes contemporains (en particulier ceux de Philippe Jaccottet et de Jacques Ancet), m'a permis de démontrer comment s'inscrit cette « absence en tant que témoin d'une présence » (J.F. Lambert) dans l'espace littéraire, en plus de rendre sensible le type de rapports que ces poèmes, entièrement tournés vers l'inconnu et l'insaisissable, établissent avec d'autres formes poétiques. En outre, une lecture critique et plurielle de ces poèmes m'a permis de décrire, de façon originale et approfondie, les métamorphoses et l'évolution des thèmes et des figures qui en déterminent le mouvement d'écriture — notamment les topiques de l'immobilité, de l'imperceptible, du silence et du blanc, de l'attente, de la rupture, de l'aveuglement et du manque, qui suscitent tout un réseau de métaphores. À la lumière de ces considérations, l'émergence, au sein même de l'expérience poétique contemporaine, des notions d'incertitude, de doute, d'incomplétude, d'indicible, d'insaisissable, traduit le fait d'une impossibilité, pour le poète, de témoigner avec exactitude de ses propres convictions. Ce constat d'impuissance démontre, non pas une insuffisance intrinsèque du langage, mais bien un « manque constitutif du sujet écrivant », une absence essentielle et féconde qui creuse, au-delà ou en deçà de toute connaissance rationnelle et scientifique, un espace encore impénétrable du monde, un espace d'avant le sens que le poète ne peut circonscrire ni dominer (J.F. Lambert). C'est de cette « logique de l'absence », en tant qu'illustration du caractère précaire de l'image poétique moderne, dont je souhaite discuter ici. Et plus particulièrement des possibilités inouïes qu'elle recèle et qu'explore la création poétique contemporaine.
Contexte

Hôte :
Université d’Ottawa