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Empire de la loi et loi de l'empire. Le cas Vasconcelos

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José Antonio Giménez Mico

Résumé du colloque

Si l'empire de la loi libère le sujet européen moderne des transcendances divines et des pouvoirs absolus, la loi de l'empire subordonne du même coup les altérités non occidentales aux puissances métropolitaines. La loi de l'empire se pose comme la contrepartie logique de l'empire de la loi : tel que montré par T. Negri et M. Hardt dans leur ouvrage Empire (2000), la construction négative des altérités non européennes est incontournable dans la fondation et la préservation de l'identité européenne moderne. La loi de l'empire trouve dans les pratiques scripturales un moyen efficace de s'incarner. Ce n'est pas un hasard si les deux premiers écrits – ayant force de loi – qui légitiment la conquête et la colonisation espagnole des terres américaines sont la capitulación, préalablement signée par le roi, et le requerimiento, lu à haute voix sur place devant des « sauvages » à qui l'on exige, dans une langue qu'ils ignorent, leur sujétion à un roi lointain et à une religion méconnue. Les lois, ainsi que le reste des textes et des pratiques liées à l'écriture – la Bible, la littérature, l'histoire, les documents administratifs de tout genre, le système scolaire – vont depuis lors se constituer en ciment symbolique de « la ville lettrée » (Á. Rama), ce noyau de « civilisation » face à la « barbarie » persistante dans les quartiers populaires et surtout au-delà des murs citadins. À la différence du système colonial, les nouvelles nations issues des mouvements d'indépendance ne peuvent plus se borner à exclure les masses populaires paysannes, indigènes, noires, métisses : celles-ci doivent être intégrées, d'une manière ou d'une autre, aux communautés imaginées en formation. La loi de l'empire est cependant toujours en vigueur, et d'une manière beaucoup plus insidieuse puisqu'elle stipule un colonialisme interne dont les effets se font encore sentir aujourd'hui. En effet, les idéologues des nouvelles nations en formation, ayant pour seul modèle la « civilisation », c'est-à-dire la modernité européenne (et, en l'occurrence, sa variante états-unienne), envisagent les langues et pratiques culturelles des « barbares » comme des obstacles insurmontables à la réalisation de leur projet. L'aporie qui en résulte peut s'énoncer ainsi : nous, l'élite dirigeante, avons besoin de vous pour légitimer le nouveau projet national, mais ce projet d'une nation moderne ne peut que vous exclure tels que vous êtes. Mais ne vous en faites pas, on va vous aider à cesser d'être « barbares » – à commencer à être comme nous ! C'est ce que proposera l'écrivain et Président de la République Argentine Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888) à travers une série de mesures législatives visant à l'éducation universelle. Sarmiento est encore aujourd'hui considéré « l'Éducateur des Amériques » malgré le fait que sa politique modernisatrice visant l'élimination de toute composante non européenne du nouveau pays comportait, outre une éducation assimilationniste, l'ouverture massive des frontières aux immigrants européens… ainsi que l'élimination physique pure et simple des éléments « barbares » tels les Indiens et les gauchos. Déjà au XXe siècle, l'écrivain, philosophe et législateur mexicain José Vasconcelos (1882-1959), celui que l'on nomme encore aujourd'hui « le Maître de la Jeunesse Américaine » alors recteur de la Universidad Nacional, rédige et fait approuver une loi de réforme constitutionnelle grâce à laquelle est fondé en 1921 le premier ministère mexicain de l'éducation (« Secretaría de Educación Pública »). Pendant les deux ans et demi qu'il demeure à la tête du ministère, il entreprend une « croisade éducative » ayant pour but, entre autres, l'« incorporation de l'Indien, encore isolé, à sa famille élargie, qui est celle de tous les Mexicains ». Les trois grands piliers de cette croisade sont la campagne d'alphabétisation (ou, comme il la dénomme très significativement, de « desanalfabetización »), la production massive de « maîtres-missionaires » et la création, non moins massive, de bibliothèques populaires où des milliers de volumes des « classiques » (Dante, Cervantès, Lope de Vega, Shakespeare, Tolstoï) sont distribués gratuitement – à ceux qui savent lire en espagnol aussi bien qu'aux illettrés, qu'ils maîtrisent ou non la langue espagnole. Vasconcelos ne fait ainsi que mettre en pratique avant la lettre l'une des thèses principales de son ouvrage le plus connu (et le plus controversé) : La race cosmique (La raza cósmica, 1925), selon laquelle « l'Indien n'a d'autre porte vers l'avenir que la porte de la culture moderne, il n'a d'autre chemin que le chemin déjà ouvert par la civilisation latine. » Dans ma communication, je compte examiner la « croisade éducative » de Vasconcelos par la lecture de divers documents à travers la grille interprétative de la loi de l'empire.

Contexte

news icon Thème du colloque :
L'écrit devant la loi
manager icon Responsables :
Terry Cochran
host icon Hôte : Université du Québec à Montréal

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Titre du colloque :

L'écrit devant la loi

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