Résumé du colloque
Après avoir écrit en lettres de sang, entre 1954 et 1962, une des plus belles pages de sa biographie - "huit millions d'hommes en imposant à 50 millions d'autres, dont 500.000 armés en bataille", après avoir osé revendiquer, non sans une certaine arrogance, l'image d'une "Prusse" du Maghreb dans les années 1970, l'Algérie des années 1990 a brusquement basculé dans le despotisme et la guerre. Face à cet effondrement d'une grande espérance révolutionnaire et au fracas de la "guerre contre les civils" qui en résulte, la société, toute entière rétrécie à la "fracture politique" et traumatisée par l'indicible violence qui l'atteint désormais jusqu'en sa fabrique, se retrouve plongée dans un état de profonde apesanteur. Et au "comment en est on arrivé là" des uns, répond comme en écho le "comment allons-nous nous en sortir" des autres. Des manières d'en rendre compte et surtout d'en sortir, deux types de démarches ont été tentées. Une première démarche a consisté à procéder à partir de l'empirie de la crise, en insistant sur les "facteurs proches" (proximate factors), de manière à parvenir à une ébauche de solutions qui, même si fragmentaires ou "ad hoc" parce qu'envisagées dans une optique essentiellement sectorielle, pouvaient faire aboutir, par accumulation et cristallisation des effets d'entrainement et de noircissement de la matrice, à une solution plus globale à long terme. Cette approche, qui a été pratiquée sur le terrain par "le pouvoir" ou par les différentes oppositions dès les débuts de la crise, sur la base d'écrits aussi nombreux que peu féconds, n'a pas donné les résultats escomptés. Procédant à partir de "ce qui se donne immédiatement à voir" dans un champ d'expériences balisé par des actes récurrents d'atrocités, un "traitement orwelien" de l'information et un recours systématique à l'"effroi institutionnalise", partiels en termes de perspective parce que trop "fixés" sur la seule "lutte pour le pouvoir" appréhendée surtout à partir de son niveau d'"organisation" et beaucoup moins de son niveau d'"expression", préoccupés par le présent ou les lendemains immédiats et donc ignorants du futur écarté comme lointain, les écrits qui relèvent de cette démarche ont, dans l'ensemble, traité le problème algérien de manière superficielle. Ce qui n'a permis, à ce jour, ni une plus grande compréhension des complexités de ce qui se trame dans la crise, ni le développement d'une alternative possible susceptible de concurrencer celle du pouvoir et des islamistes, qui donne "la parole aux seules armes" et procède de sordides "idéologies de la simplification et de la purification". Une seconde démarche a consisté à appréhender le problème algérien comme une "crise de société" ou de "civilisation", à partir de toutes ses composantes, dans la trame du "temps long" (background factors), de manière à envisager des solutions globales en termes de renouvellement du "contrat social". Les études de cette qualité, qui donnent le temps au temps afin de mieux comprendre les cheminements tortueux qui mènent à l'effondrement des "grands desseins" qui répugnent à tenir compte du sens et des signifiants, ont été beaucoup plus rares. Mais plus indigent encore a été l'effort de réflexion préoccupé par le renouvellement du "vouloir vivre ensemble" des Algériens, pourtant seul facteur susceptible de les réconcilier avec eux-mêmes et de les installer dans un "horizon d'attente" enfin bandé vers "l'avenir". Cet effort n'ayant encore nulle part été engagé en dépit de son urgence et de sa pertinence, nous avons décidé d'en faire l'objet de notre présentation dans le cadre de notre participation au colloque consacré à la "Crise algérienne" par l'Acfas. Et au coeur de notre réflexion, cette question brûlante et jamais posée du "projet de société", que nous envisagerons dans la perspective d'un double travail d'élucidation : - celui d'une clarification paradigmatique de la personnalité identitaire algérienne, que nous saisirons à partir de ses trois composantes fondamentales constitutives (amazighite, arabite, islamite), mais aussi à partir des valeurs constitutives de tous ces "Algériens autres" (chrétiens, juifs, athées, animistes etc..) qui, même si se situant hors du champ de définition circonscrit par les composantes fondamentales, n'incarnent pas moins avec autant de vigueur et de force l'"être identitaire algérien", et se revendiquent de plein droit de la "matrice commune des valeurs partagées" plus englobante de la maghrébite; - celui d'une clarification épistemologique du rapport qu'entretient cette personnalité identitaire avec la "modernité" (en termes de relation à l'Occident, d'ouverture au présent et au futur et non de retour au passé définitivement éculé, etc...). À partir de ce travail de redéfinition de "l'être" algérien dans sa quête d'une nouvelle "finalité", nous espérons pouvoir esquisser les grands traits d'une "problématique générale des signifiants" que nous inscrivons volontairement dans la "perspective d'un devenir", de manière à pouvoir développer les problématiques sectorielles destinées à inscrire ce devenir dans la réalité (dans le sens d'une réforme globale de l'ensemble du système politique, économique, social et culturel algérien). Précision d'importance, l'urgence de développer une "culture civique commune" et une sphère publique citoyenne sous-tendant la conviction que la participation de tout-un-chacun à la détermination de ses propres conditions d'existence sera désormais garantie, dans le respect absolu des croyances et préférences de tous, doit se voir accorder une priorité toute particulière au niveau du développement des problématiques sectorielles. Car c'est là l'unique et meilleur moyen de réintroduire un niveau de confiance politique minimal nécessaire pour "réduire les distances", "intégrer les heurts et déchirures", "rassembler sans provoquer" et entamer l'indispensable travail de réinvention de valeurs sur lesquelles tout le consensus reste à faire.
Contexte

Hôte :
Université Laval