Résumé du colloque
Au carrefour des études consacrées à la nostalgie, notamment à ce qu’on appelle, dans le champ psychanalytique, la « position nostalgique » — à mi-chemin du deuil et de la dépression — ainsi qu’à la traumatographie, nous tenterons de démontrer que la trilogie de deuil de Marc Bernard tire son origine d’une scène agonique indépassable, précisément parce qu’elle relève d’une économie traumatique (la disparition de la femme aimée) et nostalgique (l’extase amoureuse ayant précédé cette mort). Ligne après ligne, page après page, livre après livre, nous estimons pouvoir circonscrire, tour à tour, les versions traumatique et nostalgique de cette scène agonique inaugurale. (Nous en donnerons quelques illustrations dans notre communication, illustrations que nous n’avons pas cru utile de reprendre dans le présent résumé.) Sur le plan littéraire, ce souvenir est le seul, croyons-nous, qui fasse l’objet d’un véritable surinvestissement, par le recours à la répétition, à la métaphorisation, à l’allusion, etc. Souvenons-nous que, dans son article princeps intitulé « Deuil et mélancolie », Freud faisait du surinvestissement des souvenirs l’un des premiers jalons du travail de deuil. Chez Marc Bernard, ce surinvestissement en se concentrant sur l’agonie opère a contrario, c’est-à-dire qu’il est détourné, voire vidé, de sa fonction thérapique. Ce qui fait la singularité de la trilogie bernardienne, c’est qu’elle met en scène un homme inguérissable ou inconsolable, qui refuse pourtant de désespérer, et qui fustige d’ailleurs toute complaisance dans la douleur. Manifestement, l’idéal panthéiste qu’il cultive lui est un baume, lequel lui permet, là encore, de maintenir une position nostalgique à mi-chemin du deuil et de la dépression. Il est vrai que l’évolution générique — qui va respectivement du récit au journal intime, en passant par les méditations — peut, de prime abord, laisser croire à un progressif désinvestissement de la mort de la femme aimée, en d’autres mots à l’accomplissement ou à la résolution du travail de deuil, et ce, au profit de l’anticipation de sa propre mort, en raison du grand âge. Mais c’est une conclusion hâtive. S’il y a bien, chez Marc Bernard, et ce, de manière toujours plus aiguë, un désir d’« apprendre à mourir », ce désir n’est pas étranger au réenchantement panthéiste du monde qui fait qu’Else habite encore ce dernier de façon impalpable. En creux, encryptée en quelque sorte, nous croyons possible de (re)lire dans ce désir de spiritualisation — trahi, entre autres, par la fréquentation et l’interpellation livresques des philosophes, des saints et des savants — l’extraordinaire intuition, vécue justement lors de la scène d’agonie, d’une possible intercommunicabilité d’âme à âme. La mort au cœur de la vie, la (sur)vie au cœur de la mort sont autant de variations sur la figure indépassable de l’agonie d’Else, qui « a noué entre la mort et la vie un lien si serré que rien ne les distingue » (Marc Bernard, Au-delà de l’absence, Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1976, p. 73).
Contexte

Hôte :
Université d’Ottawa