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Bertrand Westphal : Université de Limoges
En 1984, Jacques Poulin avait conçu sa propre version d'On the Road en envoyant Jack Waterman, son personnage fétiche, à la recherche de son frère Théo, loin, si loin. La quête devait mener son héros, qui ne restera pas seul longtemps, de la Gaspésie à San Francisco, comme s'il s'agissait d'aller cueillir des baies. Ce voyage au long cours entrepris à port d'un fourgon Volkswagen est l'occasion pour les uns et les autres d'explorer en profondeur la géographie nord-américaine, son histoire, de même que les replis d'un paysage mental et spirituel d'une richesse insoupçonnée se déployant à la jointure des différents plis, à la croisée de strates qui font de tout territoire un espace à la fois très concret et travaillé par l'imaginaire. Ecrivain d'une finesse et d'une sensibilité admirables, Jacques Poulin démontre, sans jamais donner l'impression d'impartir une leçon à ses lecteurs et à ses lectrices, qu'un périple défiant l'horizon est aussi un voyage vertical à travers les couches du temps – encore faut-il qu'il soit placé sous le signe de l'imagination, de l'humilité (celle qui vous rapproche de l'humus) et de l'humanisme. Dans cette communication, on sera particulièrement attentif à la représentation d'un paysage dont les strates historiques ne cessent d'être revisitées au fil des étapes. Visant l'horizon en synchronie, le lent et erratique déboulé du minibus Volkswagen est aussi une traversée diachronique et parfois nostalgique des vastes espaces nord-américains.
À l’ère du spatial turn, où sont convoquées les notions d’espace, de lieu et de territoire, on peut s’étonner que la représentation des lieux mythiques ne fasse pas l’objet de recherches soutenues. On sait déjà, à la lumière des travaux de Roland Barthes, qu’on peut lier le mythe à toute parole, car, pour lui, il s’agit d’un « système de communication » (1982). À titre de récits destinés à définir des pratiques d’inclusion au sein d’une communauté donnée, les mythes contribueraient à son organisation. De fait, « [l]e mythe se caractérise par sa forme […], par son fondement […], par son rôle (expliquer le monde) » (Carlier & Griton-Rotterdam, 1994). Selon Mircea Eliade, le mythe devient ainsi exemplaire : il sert à la fois de modèle et de justification à tous les actes humains (1957). Quant à Julia Kristeva, elle précise qu’un mythe se découvre à travers un réseau de relations intertextuelles : « Le texte littéraire s’insère dans l’ensemble des textes : il est une écriture-réplique (fonction ou négation) d’un autre (des autres) texte(s) » (1978). On connaît également les avancées de la géocritique, soit l’étude de la représentation d’un lieu dans une perspective plurifocale (Westphal, 2007) et de la géosymbolique, c'est-à-dire l’étude de l’investissement symbolique dont font l’objet certains lieux référentiels (Bédard, 2002), révélant les liens synecdochiques unissant le lieu à l’humain qui l’habite ou le traverse. Or qu’en est-il des lieux inventés, mythiques ou utopiques dans nos sociétés postmodernes? Leurs représentations remplissent-elles toujours un rôle structurant et fédérateur? Existe-t-il quelque chose comme une utopie propre au Québec, territoire jadis conquis et en voie de réappropriation symbolique par une plus grande ouverture sur le monde? C’est ce que le colloque « Territoires imaginaires » propose d’explorer par l’étude d’œuvres littéraires québécoises réifiant ou déconstruisant des lieux mythiques, ou inventant de nouveaux lieux, de nouvelles utopies.
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