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Thomas Blouin : Université Laval
L’augmentation toujours plus importante de la place prise par les technologies numériques a bien moins amené une dématérialisation de la vie sociale qu’une matérialisation d’une autre nature. Ce qui était autrefois éphémère ou uniquement partagé par quelques personnes devient aujourd’hui «objectif», s’archivant sur des supports à partir desquels on peut consulter le contenu. Par notre utilisation quotidienne de ces technologies, nous laissons une infinité de données numériques, pouvant ensuite constituer autant de traces de soi. Si la plupart de ces données nous restent invisibles et inaccessibles, une quantité importante peut toujours être consultée.
En joignant cette capacité d’explorer ces traces devenues «objectives» à ce que plusieurs ont qualifié d’intimisation des rites de mort, je me suis questionné sur l’utilisation des données numériques et leurs supports (cellulaire, ordinateur) laissés par un proche défunt. Devant l’insuffisance des rites de traditionnels éprouvée par plusieurs, les données numériques peuvent, en tant que traces de l’autre, aider à assurer une transition là où il n’y a, a priori, que rupture. Si certains investissent ces données d’un nouvel imaginaire de l’après-vie, la plupart trouvent dans celles-ci une possibilité de continuer, voire de modifier, la relation entretenue avec le défunt. Pour ces derniers, comme pour d’autres qui préfèrent en rester loin, ces traces de l’identité du défunt deviennent un élément important du rapport à la mort.
Ce colloque s’intéresse aux techniques et aux sciences dans la mesure où elles jouent un rôle structurant dans les systèmes symboliques de l’Occident moderne. Sans négliger le fait que les mythes sont d’abord des ensembles de signes (Barthes, 1957) et de paroles (Detienne, 1981), il propose de considérer les mythologies comme des matrices (Bouchard, 2007) ou des systèmes de pensée (Vernant, 2004) profondément enracinés dans l’ensemble des structures sociales et culturelles : institutions, imaginaires, pratiques quotidiennes, formes de corporéité, etc. Or, une grande part des mythologies de la modernité prend appui sur un système technicien et un imaginaire scientifique de plus en plus puissants. Ellul affirmait, en 1973, que ceux-ci avaient pris le relais de la transcendance chrétienne dans la structuration du rapport au monde. D’autres auteurs (Mumford, 2010; Miquel et Ménard, 1988; Musso, 2017) se sont appliqués à montrer que les développements techniques ont systématiquement contribué à la structuration de systèmes symboliques singuliers, y compris au cœur du monde chrétien. La science, son langage et ses découvertes y participent également en offrant aujourd’hui un cadre interprétatif global, que l’on trouve dans les discours de vulgarisation scientifique (Stoczkowski, 1994) comme dans les œuvres de fiction (Chassay, 2013).
Sous les termes mythologies techniques et scientifiques, on cherche à interroger des types de rapport au monde tels qu’ils sont affectés par des objets, des savoirs et des pratiques associés au dispositif technoscientifique. Les communications présentées dans ce colloque s’intéressent aux transformations des conceptions de la vie, de la mort et du temps engendrées par les techniques et les sciences, aux imaginaires du vivant et du corps en relation avec les biotechniques, aux représentations des nouvelles technologies dans les productions culturelles, aux idéologies qui supportent les imaginaires scientifiques et techniques ainsi qu’aux diverses formes de sacralisation de la technique et de la science dans le monde contemporain.
Titre du colloque :