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Octave Chicoteau : Université de Montréal
Dans le discours poétique traditionnel, certains topoi se sont cristallisés autour de figures botaniques, comme le motif de la femme-fleur ou celui de l’arbre-monde. On retrouve aussi ce processus sur le plan étymologique, par exemple avec le mot « florilège », ou, plus inattendu, le terme « anthologie », formé à partir du grec anthos (fleur) et de legein (cueillir, choisir).
En fait, il existe des liens affectifs structurels entre poèmes et végétaux, mais ces liaisons ont pour la plupart valeur de catachrèse, c’est-à-dire d’anciennes métaphores vives que l’usage a en quelque sorte fossilisées : plus personne ne visualise ainsi d’herbier au moment de consulter un re-cueil comme Les Fleurs du Mal… Par conséquent, les relations humain-plante sont, en poésie, menacées par une forme réductrice d’anthropomorphisme : le symbole, qui crée une friction créative entre deux sèmes, tend à y devenir un stéréotype où la part autre-qu’humaine est toujours résorbée par le prisme anthropocentré.
Cependant, la littérature contemporaine offre un cadre privilégié pour les rhétoriques réflexives et métalinguistiques. De nouvelles écritures florales sont donc inventées : le nœud symbolique s’y reforme ou, au contraire, l’asymétrie demeure mais s’inverse, et c’est le point de vue végétal qui prime alors sur le regard humain. Je propose d’explorer deux ou trois de ces esthétiques, notamment à partir du Wild Iris de Louise Glück et d’À travers un verger de Philippe Jaccottet.
Ces dernières années, les études sur les plantes ont été profondément renouvelées. On s’est en effet rendu compte à quel point le végétal est resté largement impensé (Coccia 2016). Bien qu'ils soient omniprésents, les végétaux sont en fait difficiles à appréhender. Leur puissance affective notamment, laquelle agit sur, dans et à travers nous, est largement ignorée. Inspirée par la philosophie, l’anthropologie propose depuis quelques dizaines d’années de nouvelles façons de composer avec le végétal. Le colloque vise à explorer un éventail de thématiques contemporaines situées au nexus humain-plante, avec un intérêt particulier pour les recherches qui dépassent la plante ou l’humain comme entités discrètes pour s’intéresser à ce qui se créée dans la rencontre. Les approches ou méthodes qui prennent corps depuis le végétal, comme apprendre à écouter les plantes, à devenir attentif à leurs vitalités (Chudakova 2017 ; Nathen 2018), étirant nos habiletés perceptives (Gibson 2018), nous incitant à « devenir- senseur » (Myers 2016), voire devenir-plante (Laplante et Brunois-Pasina 2020), sont d’intérêt particulier, sans être exclusives. Il peut s’agir d’écritures vivantes ou performatives, voire aussi appelées poétiques ou phénoménologiques permettant de rester proche des contextes et pratiques ou évitant des formes d’écritures objectivantes, voir celles que Taussig (2018) qualifie d’écritures « agribusiness ». Nous proposons de plonger dans les plis de la vie des végétaux, au sens de Michaux (1990) ou de l’approche rhizomique de Deleuze et Guattari (1980), voire d’explorer la diversité de ce que Hustak et Myers (2012, 2020) appellent des récits involutifs, laissant place aux affects, aux textures, aux sensations, aux arômes, aux vitesses et aux lenteurs végétales.
Plusieurs recherches dans ce domaine en anthropologie se sont portées sur les usages que les humains font des plantes ou ce que les plantes font aux humains, il demeure que les potentiels affectifs imprévisibles et toujours en suspens, sont moins abordés (Laplante et Brunois- Pasina 2020). Il s’agit donc d’explorer de nouvelles méthodologies plus attentives aux sens et aux affects, et de questionner autant la recherche elle-même que la façon dont l’on en rend compte. D’une manière plus pointue, il s’agit de se demander comment ces nouvelles façons d’aborder le végétal et d’en rendre compte ont un potentiel transformateur, contribuant à une recomposition des mondes (Latour 2006). En effet des recherches et des formes d’écriture qui décomposent le monde peuvent participer à la prise en compte du problème de la plantation, mais il faut des formes d’écritures plus dynamiques ou performative afin de favoriser la prolifération de la vie végétale, voir son compostage. Le caractère innovant de la recherche repose donc sur ces prémisses qu’il reste à explorer aussi aux niveaux littéraires, audiovisuel et artistique.